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Fragments de l'indistinct. La gazette du nord pas de calais 16 nov 2006
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Mikaël Serre Metteur en scène
Marius Von Mayenburg auteur
Texte : Fragments de l'indistinctL'Enfant froid à Villeneuve-d'AscqFamilier de l'oeuvre du dramaturge contemporain allemand Marius von Mayenburg dont il a monté
Visage de feu en 2002, Mikaël Serre présente à la Rose des Vents
L'Enfant froid, objet théâtral plutôt insaisissable qui s'écoule et file entre nos doigts sans que l'on puisse le cerner. Une pièce, et une mise en scène, rétive à l'analyse cartésienne qui distille à la fois un ennui assumé et des fulgurances revendiquées. Assurément une curiosité dans un paysage théâtral souvent monochrome.
Ce soir, il va se passer « quelque chose », confie l'un de ces huit personnages en quête d'inattendu, tant chacun semble englué dans un inaltérable ennui et cherche de quoi distraire son passage sur terre. Pourtant, il ne surviendra rien ou presque, sinon quelques collisions frontales ou accidentelles entre des êtres que rien ne rassemble excepté un profond dégoût d'eux-mêmes.
Réunis dans l'espace modulable d'un bar pour noctambules, quatre couples se croisent et se percutent, s'évitent puis ne se quittent plus, s'agglomèrent et se volatilisent, incapables la plupart du temps de se parler. Vautrés dans un narcissisme début de siècle (le nôtre), leur soliloques les renvoient à une immense solitude, antichambre d'un désespoir aigu, tandis que leurs dialogues exhument une violence larvée qui ne demande qu'à prendre corps.
Des êtres qui vomissent les codes et les symboles des générations précédentes (dont le couple papa-maman tient lieu de repoussoir) mais qui ne peuvent (ou ne veulent) s'en dépêtrer faute d'estime suffisante. Des personnages qui ne sont pas vraiment ce qu'ils paraissent être et dont le discours indirect tient lieu de commentaires sur ce qu'ils font, ne veulent pas faire ou ne feront jamais. Une approche dramaturgique qui creuse la distance et éloigne toute tentative d'empathie envers des silhouettes réduites à l'état de marionnettes ou de caricatures (le vaudeville n'est jamais très loin mais désossé). Ainsi désincarnés, et néanmoins vivants, ces individus plongent le spectateur dans une position inconfortable : celui de voyeur qui contemplerait l'image d'un autre monde ressemblant furieusement au sien. Car, sous le vernis des conventions, le spectateur voit sa conscience dériver au long des fragments de ces vies en lambeaux.
Une pièce flottante qui s'insinue dans le chaos de nos existences disparates et reflète nos peurs cachées, nos désarrois satisfaits et nos attentes déçues dans la vaine agitation du monde. Un univers qui se délite, où le pathétique n'est jamais très éloigné du kitsch, dont les incohérences dissimulent mal l'effroi devant les abîmes du vide qui nous guettent. Rythmé par des embryons mélodiques joués live par un musicien, ponctué par des bribes chorégraphiques traduisant l'inaptitude au monde, porté par des comédiens sur le fil des béances ménagées par un texte épuré et grinçant, L'Enfant froid décompose, dérange et déroute, soufflant un vent glacial mais revigorant sur les décombres d'une société occidentale hagarde.
Patrick BEAUMONT
Source Externe : La gazette du nord pas de calais 16 nov 2006
Inséré le : 23/01/2007 00:00