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La nuit tombe à vingt ans. L'Humanité lundi 13 novembre.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Joë BOUSQUET auteur
Bruno Geslin Metteur en scène

Texte : La nuit tombe à vingt ans.
Bruno Geslin monte des textes de Joë Bousquet, poète mutilé dans sa chair comme dans son corps. Où l'écriture se fait force de vie.
Le 27 mai 1918, une balle atteint Joë Bousquet sur le champ de bataille, lui sectionnant la moelle épinière. Il survivra à sa blessure. Infirme, il ne recouvrera plus jamais l'usage de ses jambes. Impuissant, les femmes, le sexe ne seront plus que des objets de désirs fantasmés, ombres projetées dans la paroi de sa mémoire de jeune homme meurtri, blessé à jamais. Et pourtant, « il faut vivre, vivre... », murmure-t-il. Joë Bousquet vient à la poésie quand meurt Guillaume Apollinaire. L'un laisse une oeuvre inachevée derrière lui. L'autre se lance avec un désespoir tragique dans la poésie, transforme sa chambre en salon littéraire, reçoit ses amis, poètes, écrivains, peintres.
« Il y a une nuit dans la nuit », écrit-il dans Traduit du silence. Couché à jamais dans sa chambre, une pipe d'opium à portée de main pour oublier la douleur incessante, il s'entoure de femmes, certaines vraies, d'autres totalement imaginées. Bousquet écrit sa souffrance sur des cahiers qu'il noircit sans relâche. Le jour et la nuit importent peu. Ses mots, crus, bruts de décoffrage sont autant de cris de rage qui hurlent son impuissance à la face du monde. Bousquet ne se résout pas à son état mais l'accepte, passe d'une apparente sérénité à des crises qui le voient se traîner puis se cogner à son univers réduit à quatre murs.
Je porte malheur aux femmes mais je ne porte pas bonheur aux chiens est un montage de plusieurs textes de Bousquet. Bruno Geslin (avec la collaboration d'Élise Vigier) a procédé à un découpage collage qui plonge le spectateur dans l'effroi, la violence d'une telle situation. Les meurtrissures de la guerre retentissent sur un siècle malmené. Bousquet en est un des symboles, jeune homme blessé dans sa chair et qui trouvera dans l'écriture la force de vivre, malgré tout. Le titre, pour aussi énigmatique qu'il soit, s'entend comme un clin d'oeil au mouvement surréaliste, symbole de la rupture provoquée par cette guerre qui laissa sur le carreau des millions d'hommes et beaucoup de leurs illusions. Adopter ce point de vue, c'est faire corps avec ce mouvement qui prévalut dans la littérature comme dans la peinture ou le cinéma encore balbutiant. Bruno Geslin use, sans abuser, de ces trois arts. La scénographie dessine dans un jeu étrange et oblique des ombres portées où les corps se découpent, se croisent au gré des lumières projetées. Parfois, le plateau se trouve modifié par des images projetées sur un écran, construisant une architecture en trois dimensions où les errances de Bousquet, courant et fuyant à perdre haleine, se perdent dans une forêt étrange, mystérieuse.
Tout ramène au fantasme. De la scénographie incroyablement sophistiquée mais efficace en diable au jeu des acteurs. Jean-François Auguste et Kathleen Reynolds, personnages doubles, troubles, imaginés, dont les déplacements, aériens, légers, contrastent avec la silhouette avachie de Bousquet. Il fallait un acteur de la trempe de Denis Lavant pour incarner les errances du poète, ses délires entremêlés d'instants de lucidité sur lui-même comme sur le monde.
Denis Lavant tour à tour murmurant, hurlant cette souffrance parvient à contenir son énergie, à la transcender pour jouer sur le registre des émotions brutes. Bruno Geslin est venu au théâtre un peu par hasard. Il a croisé un jour la route de la Compagnie des lucioles (Marcial Di Fonzo Bo, Pierre Meunier, Élise Vigier, etc.), avait présenté Mes jambes si vous saviez cette fumée de Pierre Molinier, autre personnage surréaliste, incroyable pari drôle et irrévérencieux. Geslin vient du cinéma (on lui doit la très belle vidéo de la pièce la Ville, les ordures et la mort, de Fassbinder). Qu'il récidive dans la mise en scène, c'est plutôt heureux. D'autant qu'il a le goût de dénicher des auteurs rares au théâtre. Autant de plaisirs, cela ne se refuse pas.
Marie-josé Sirach



Source Externe : L'Humanité lundi 13 novembre.


Inséré le : 14/11/2006 00:00