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Au-delà des maux. theatreonline mardi 7 novembre.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Joë BOUSQUET auteur
Bruno Geslin Metteur en scène
Texte : Au-delà des mauxSoldat officier durant de la Première Guerre mondiale, Joë Bousquet a seulement vingt et un ans quand, lors d'une contre-attaque meurtrière, une balle allemande lui perfore les deux poumons et atteint sa colonne vertébrale, le laissant paraplégique à vie. Il passera le restant de sa vie enfermé dans sa chambre à Carcassonne, sa ville d'origine. Si la blessure l'a rendu infirme et impuissant, elle n'a pas brisé l'immense vitalité de son esprit ni la véhémence de son désir, qui cherchent à se répandre, à s'exprimer, à se libérer de leur emprisonnement physique par le geste d'une écriture quotidienne faite de contes, de poèmes, de souvenirs, de récits autobiographiques, d'une intense correspondance. Parfois, immergé dans des effluves opiacés, il accouche d'écrits érotiques, émanations d'un amour sensuel dont la jouissance ne peut plus être que mentale. Déployant un intéressant jeu scénique et des images vidéo dans une atmosphère onirique, parfois trop pléthorique, Bruno Geslin compose avec ces écrits, entre fulgurances poétiques et fantasmes crus, une sorte de portrait éclaté de l'auteur, où revient, comme un refrain obsédant, la déchirante lutte entre sa volonté débordante et sa blessure insurmontable, sublimée dans une quête sensuelle. Denis Lavant prête de profonds accents d'ange déchu à ce personnage d'une beauté tragique et façonne avec intensité une parole dont la rhétorique résiste un peu au plateau. Joë Bousquet écrit que son corps est la honte de son désir. Il écrit aussi qu'il ne reste de lui que sa voix et ses rêves. Mais il ne s'apitoie pas sur son sort, il en extrait une force spirituelle admirable. Obligé à l'immobilité, exacerbée par sa propre volonté de rester enfermé dans sa chambre, les volets clos, Joë Bousquet devient l'explorateur lucide et sans concessions de ses propres profondeurs, jusqu'aux retranchements les plus inavouables. « Il me semblait que, séparé de la vie du corps par ma blessure et réduit à penser ce que je ne pouvais plus approcher, j'allais découvrir dans son indécence une sorte de transparence spirituelle où la fonction de mon corps me serait rendue ».
La dialectique du confinement physique et de la libération trouble, inconstante et obstinée de l'esprit est rendue concrète par les pertinents choix scéniques de Bruno Geslin et des scénographes Marc Lainé et Stephan Zimmerli. La chambre close devient soudain transparente, elle s'ouvre, par la pensée, au monde. Mais il s'agit d'un monde fantasmagorique, toujours prêt à disparaître, un monde, en quelque sorte, de mort, dont on voit les lueurs ambiguës à travers un voile séparant l'avant et l'arrière-scène. Au fond, une forêt nocturne, mystérieuse et attirante comme une femme nue sur une balançoire, est le milieu même des fantasmes de l'auteur.
Mais les images du réel et les images de rêve débordent et se mélangent, comme dans le rêve éveillé de l'opium. Des personnages fantasmés envahissent la chambre, pénètrent par la fenêtre, entourent le personnage. Les images vidéo et super-8, souvenirs de la guerre ou fantasmes, se fondent avec la scène dans une atmosphère onirique, rendue étrange par des lumières faibles qui forcent le spectateur à interpréter la pénombre.
Denis Lavant, dont la beauté d'ange déchu est très proche de l'univers de l'auteur, interprète, immobile sur son lit, avec une voix râpeuse venue des profondeurs, ce déchirement et cette fascination pour la contemplation des objets de la pensée comme des objets réels mais fuyants. Par œuvre de la volonté, il habite ce monde pendant une transe, s'en éloigne au réveil. L'accompagnent Jean-François Auguste, « frère d'ombre » et double idéalisé de Bousquet sublimant les actes qu'il était empêché de réaliser, et Kathleen Reynolds, incarnant les femmes, fantasmées ou réelles, qui entourèrent l'auteur.
Malgré un certain hyperbolisme de la mise en scène et une parole qui résiste, par sa rhétorique un peu baroque, à la scène, le spectacle réussit à transmettre une atmosphère très forte et à donner la mesure du combat solitaire de Joë Bousquet. Combat perdu d'avance, mais qui n'est pas sans gain : par son geste, Joë Bousquet devint lui-même singulier, œuvre d'art exprimant, dans une tournure quasi-beckettienne, à la fois l'échec inévitable de la volonté et l'humanité de cette volonté.
Guillermo Pisani
Source Externe : theatreonline mardi 7 novembre.
Inséré le : 07/11/2006 00:00