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Joë Bousquet éléments biographiques.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Joë BOUSQUET auteur
Bruno Geslin Metteur en scène

Texte : Joë Bousquet éléments biographiques.


Joë Bousquet est né à Narbonne en 1897. Le 27 mai 1918, une balle l'atteint, lui sectionnant la moelle épinière. Il entre dans une existence immobile, à vingt-et-un ans. De 1924 à sa mort, il occupe, à Carcassonne, « la chambre aux volets clos ». C'est là qu'il entreprend de « naturaliser sa blessure ». Il commence à écrire.
Telle une araignée noire au centre de sa toile, Joë Bousquet attend au centre de sa chambre. Au milieu des vapeurs d'opium et des parfums que de belles visiteuses laissent s'évaporer, il est là gisant, guettant les bruits du monde, et échangeant des lettres avec ceux qui marchent. Lui, colonne vertébrale brisée, il peut sentir physiquement en lui la terre tourner, alors que les bien portants n'y prennent garde.

Dans cette maison de la rue de Verdun à Carcassonne, cette maison aux volets toujours clos, il y a son lit immense avec le coussin réceptacle de son corps, un petit guéridon rond plein de médicaments, une table pour les manuscrits et la bibliothèque basse. Quelques tableaux et des lampes toujours allumées. De 1925 à sa mort, le soleil n'est jamais entré dans cette chambre, quelques amis et amies, oui. Cette chambre est maintenant un musée, La maison des mémoires. Joë Bousquet reste une de nos espérances.
Dans cette tanière, il attend Aragon, Gide, le grand ami René Nelli qui lui parle de l'amour courtois, et bien d'autres encore qui viennent se faire adouber dans la chambre close aux parfums. Car cette chambre dévouée « à la vie de l'esprit » devient l'antichambre des lettres françaises. Tapi dans la douleur, Joë Bousquet réussit à habiter la douleur. Lançant ses innombrables correspondances avec les peintres, les poètes, il a, si ce n'est sauvé le monde, du moins sauvé le sien. « Les miracles de l'amitié » l'ont tenu debout et éloigné ses ténèbres. Dans sa chambre (l'oubliette aérienne, disait-il), il s'entoure de toiles qui l'aident à vivre (Paul Klee, Max Ernst, Fautrier, Magritte...).
Courageuse sentinelle, il fonde « des planches de vivre », il veut faire œuvre de vie et devenir poète tous les jours un peu plus. Sa grande exigence, commune à celle de son ami René Char, l'amène à faire de ses nuits des nuits sacrées.
Joë Bousquet, comme Char, se veut donneur de courage et d'amour. Il veut mettre dans son écriture « toute sa vie et toute sa personne », offrir par son exemple non une leçon de stoïcisme, mais une leçon de vie, un creuset de forces vitales. Par sa souffrance, sa blessure, il a presque de manière christique, dans sa chambre refuge et torture à la fois, inversé les plaies et entonné un immense hymne à la vie. Pourtant, il sait que « personne ne sait se mettre à la place de celui qui a été douleur ». Ce combat de résistant de la vie, il le mène seul, mais avec l'écharpe des amitiés en soutien.
Cette blessure du 27 mai 1918 reçue à Vailly, sur le front de l'Aisne, cette blessure sans limite qui le laisse paralysé à vie, cette douleur devenue son corps même, il la transcende par la poésie. Il va vers la vérité de la vie par sa volonté et par son vertige.
Lui qui se fiance avec cette douleur, se marie avec la vie. Intense et lucide, Joë Bousquet ne fuit pas le réel, il ose habiter au coeur de sa douleur, pour simplement dire : « Il faut vivre, vivre, rien que vivre». Il entretient la vie « avec la collaboration perpétuelle de la mort ».
« C'est le désastre obscur qui porte la lumière ». Joë Bousquet est donc là au milieu de sa chambrette avec ce sourire qui éteint les lumières, avec son visage en averse, et sa moelle épinière adoubée par une balle. Il devient songe, il guette l'autre matin qui met en péril sa nuit blanche, il ne pleure presque plus et son ombre revient vers lui, lourde de ce qu'elle voit au-dehors. Elle lui redit tout à l'oreille. Les bruits et la lumière de la ville derrière les murailles de son château-fort, les jupes des filles sous la tramontane, les parfums du temps. Parfois, il s'interrompt pour donner à manger à sa douleur qui est à ses pieds. Il la flatte, lui caresse la tête, elle qui ne veut s'endormir.

Les médicaments au bout de la table, ceux de tous les jours, alchimie pathétique pour durer encore un peu jusqu'à cet an 1949. Lui, il devient un songe. Une force vitale aussi qui transmue ses peurs, ses tourments en regards. Le sommeil curieux donné par l'opium lui ouvre l'horreur de s'éveiller sans son corps, d'émerger de guingois dans une autre forme.
Ce corps qu'il regarde en étranger, « paralysé à hauteur des pectoraux, moelle épinière non sectionnée mais tordue par le passage d'une balle, mes jambes inertes avaient tendance à se mettre en croix ». Il porte cette croix.

« Poète, ce que tu aimes t'emportera le coeur, il ne resterait de toi que ta poussière, mais ta souffrance sera ta personne ». Ce don de sa douleur au monde par l'eucharistie des mots est troublante. Joë Bousquet semble nous dire : mangez mes mots, vous me mangerez aussi. Bousquet est dans ce qu'il appelle l.« outre-voir » et il veut que nos regards aussi s'éclairent.
Joë Bousquet se veut, se croit totalement méridional, homme de jour pur et d'eau courante, mais aussi de vent tourbillonnant et d'échos des troubadours. Il aime l'amour, son plaisir est de se connaître dans le sexe qui lui fait accueil. Il aime jusqu'à la déraison. Il sait que le corps n'est pas un élément de disparition et il accueille « gonflé de joie » les dernières années. Joë Bousquet n'est pas la pleureuse mettant sa douleur en sautoir, mais un phare d'existence. Il n'impose pas sa blessure, il s'impose à la douleur, il tresse la lucidité du siècle, l'amitié du monde. Il fait entrer sa blessure dans son coeur, il devient sa blessure. « Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l'incarner ».

Et cette blessure qui revient soudain en 1939 est un pressentiment des horreurs à venir, flanc du corps en offrande pour détourner la mort. « Le corps est le firmament de tout le réel imaginable. Nous sommes la carte de ce firmament ranimée dans le coin où on l'a mise. Il y a plus ».

Joë Bousquet meurt le 28 septembre 1950 à cinquante-trois ans, laissant une oeuvre foisonnante, curieusement totalement inachevée. Mais ces copeaux, ces étincelles, toutes ces « aumônes du soir » sont une forme de salut à tous ceux qui seraient perdus sans sa poésie.



Source Externe : Théâtre de la Bastille.


Inséré le : 19/10/2006 00:00