Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Entretien avec Gisèle Vienne. Mouvement 17 mars 2005.
Du fantasme au théâtre du réel.
Dans le prolongement de ShowRoomDummies (2000) et de Stéréotypie (2003), Gisèle Vienne creuse sous un nouvel angle, celui du crime, le thème du fantasme. Sa rencontre de l'auteur Dennis Cooper fonde I Apologize.
I Apologize est né d'une rencontre entre Dennis Cooper (qui a publié chez P.O.L. une dizaine d'ouvrages) et Gisèle Vienne, chorégraphe-metteur en scène. Tous deux travaillent sur l'ambivalence de l'érotisme et partagent l'influence d'Alain Robbe-Grillet dont les romans noirs jouent sur le fantasme « petite fille ». Dans I Apologize, une jeune femme, deux jeunes hommes et une vingtaine de fillettes en l'espèce de poupées évoluent dans une zone trouble de réel et d'imaginaire. Comme dans les précédents spectacles de Gisèle Vienne qui exploraient les rapports aux corps artificiels, les mannequins qu'elle crée elle-même et la musique électro de Peter Rehberg ont une place centrale.
Entretien avec Gisèle Vienne.
Votre premier spectacle, Splendid's recelait une atmosphère de meurtre, d'enfermement. ShowRoomDummies et Stéréotypie se centraient sur le fantasme sexuel ou onirique. I Apologize évoque un crime sexuel. Comment en venez-vous à ces questions ?
Ça se formule à mesure de mon travail. Je pourrais dire que les fantasmes sont révélateurs des angoisses, de l'attirance pour les tabous, des rapports fiction/réalité. Dans ShowRoomDummies, on était parti de Sacher-Masoch et des mises en scène de Wanda [« la » Vénus à la fourrure]. Ensuite, il y a eu la lecture de Georges Bataille et le concept de continuité dans L'Érotisme. La « discontinuité » éprouvée entre notre corps et le reste du monde nous met dans une quête d'indistinction. Traiter du crime sexuel témoigne de ce sentiment. Il métaphorise l'acte érotique comme dissolution de soi. I Apologize demeure une réflexion sur un état d'être au monde et la difficulté de s'en sentir coupé.
Votre méthode de travail parle aussi de cette indistinction ?
En effet, chaque élément, que ce soit la construction du décor ou le maquillage, interfère dans la mise en scène. Lorsque je fabrique les poupées, je travaille sur leurs mouvements comme avec des interprètes. Dennis Cooper a écrit au fur et à mesure de discussions et d'aller-et-retour avec le travail de plateau. Comme Peter Rehberg. Le texte est devenu une partition sonore enregistrée. Cette manière de travailler ne diffère pas de celle de la plupart des metteurs en scènes et chorégraphes actuellement en ce qui concerne l'implication des interprètes dans le processus de création. Cela justifie de dire Jonathan Capdevielle, Anja Röttgerkamp et Jean-Luc Verna, chorégraphes et metteurs en scène.
De quelle situation s'agit-il ?
Il peut s'agir de quelque chose à venir comme d'un crime qui aurait objectivé un fantasme sexuel. Les situations sont soit réelles avec des clés, soit les clés donnent lieu à des obsessions. Les jeunes garçons chez Dennis Cooper en sont les victimes mais I Apologize concerne aussi bien une femme ou un homme.
S'agit-il d'un passage à l'acte ?
Quel rapport à l'acte de créer ?
Le travail artistique de Dennis Cooper (1) porte sur le fantasme érotique et ressort de la fiction tant le passage à l'acte semble impossible. C'est cette irrésolution du fantasme qui m'intéresse à mettre en scène, cette faculté à faire écho à des mises en scène d'ordre privé.
Quels sont les protagonistes ?
Le personnage de Jonathan Capdevielle est un adolescent. Il est dans une quête d'identité qui passe par le sexuel. Soit il fantasme une situation extrême - un crime -, soit il est en train de le reconstituer avec des amis et de spéculer sur un passé. Il a une qualité de présence réaliste. En revanche, Anja Röttgerkamp et Jean-Luc Verna sont entre réalisme et fiction. Ce sont de jeunes adultes réels retouchés de manière réelle, ils sont déjà des icônes rock, gothiques. Ils incarnent aussi des adolescents qui émergeraient de l'imagination du personnage de Jonathan Capdevielle.
Anja Röttgerkamp a un rôle de trouble-fête... Anja Röttgerkamp équilibre Jean-Luc Verna qui, sinon, créerait une certitude sur l'homosexualité du personnage de Jonathan Capdevielle. Elle ajoute l'indétermination d'une figure androgyne ni enfant-ni adulte.
Quelle est la place des poupées ?
Les poupées ont aussi ce statut ambigu, de mannequins de reconstitution policière et d'objets interdits, fascinants et faciles à démolir. Je les ai conçues à partir des questions que Ernst Jentsch pose sur le lien entre mort et vie, et animé et inanimé (Sur la psychologie de l'inquiétante étrangeté). Elles sont quasi identiques les unes aux autres et de la taille de fillettes de douze ans, soit d'un mètre cinquante. Elles portent l'uniforme des écolières belges inchangé depuis 1945. Pour les visages, je me suis inspirée de portraits d'enfants de Knoppf, qui ont un aspect sombre ou tragique. Leurs corps articulés générent une illusion de vie passive, cela permet d'évoquer des choses qui seraient choquantes dans le réel et qui, dans le fantasme, restent liées à une confusion, à une douceur.
Que représentent le look de vos interprètes ?
L'esthétique trash correspond à l'univers de Dennis Cooper. C'est un stéréotype moins partagé que, dans Stéréotypie, celui de jeunes femmes mannequins mais il sert aussi à accélérer l'imagination. Les poupées sont là pour figurer un inaccessible plus commun. Ce qui me touche, c'est comment, dans la vie, une personne témoigne de son fantasme à travers quelques artifices théâtraux-magiques. Souvent, on se contente de signes dérisoires - cette paire de chaussure-là - et on comble avec l'imagination. Ce que je trouve de beau dans le spectacle vivant, c'est le clivage entre un personnage très crû que l'interprète peut façonner avec le costume et ce qu'il est réellement.
Comment définissez-vous le fantasme ?
Je mets dans le terme « fantasme » la notion d'imagination. Il souligne la subjectivité de la réalité. La reconstituer est impossible, même par le souvenir. Il y a des zones d'ombre où l'on projette. Le fantasme s'immisce. Au théâtre, cela interroge la représentation.
Il y a un rapport entre l'ordre social et le fantasme sexuel...
Au départ d'I Apologize, on était parti sur une micro société d'après Salo le film de Pasolini (2), qui montre cette perversion d'un ordre qui jouit de lui-même. À mesure du travail, on a abouti à faire le portrait du personnage de Jonathan Capdevielle. (L'aspect collectif sera repris dans une seconde partie avec Catherine Robe-Grillet et tournera autour du personnage de Anja Röttgerkamp). J'ai été aussi marquée par une exposition à Bordeaux, Présumé Innocent, sur l'enfance dans l'art qui évoquait les perversions possibles de l'ordre pédagogique.
Une poétique du fantasme permettrait de se réconcilier avec sa violence...
Il y a ce paradoxe que les artistes qui traitent du fantasme violent montrent par ailleurs un respect de l'humain privilégié. Dennis Cooper s'est d'ailleurs révélé la personne la plus juste pour lire ses textes. Sa voix reste simple tout en étant habitée par cette violence du fantasmatique.
D'où vient le titre ?
Dans Try de Dennis Cooper, un adolescent tient un journal qui s'appelle I Apologize.
(1) Voir la conférence de Dennis Cooper à la Villa Gillet en janvier 2004 publiée sous le titre de Violence, faits, littérature (P.O.L.) qui rend compte magistralement de cette confusion à partir de souvenirs d'enfance.
(2) D'après Sade, Salo ou les 120 jours de Sodome.
I Apologize, conception Gisèle Vienne, textes Dennis Cooper, musique Peter Rehberg, chorégraphie, mise en scène et interprétation Jonathan Capdevielle, Anja Röttgerkamp et Jean-Luc Verna, à la MC2 de Grenoble. www.mc2grenoble.fr
Mari-Mai CORBEL Publié le 17-03-2005
Source Texte : Mouvement 17 mars 2005.
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Gisèle VIENNE (chorégraphe-interprète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
A voir :