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Remake. Les Inrockuptibles du 9 au 15 mai.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Christophe FIAT auteur
Texte : RemakeEntre pop culture et tragédie de l'histoire, CHRISTOPHE FIAT poursuit son exploration du labyrinthe du réel.
Depuis six ans, Christophe Fiat trace sa voie, doucement mais sûrement. Des livres graciles, élégants et comme anecdotiques, mais au meilleur sens du terme, de ceux qui font de l'anecdote leur carburant. Des performances avec guitare électrique. Entre formes brèves et formes éphémères. Et puis des histoires d'héroïnes, des histoires de filles, de filles people (Björk, Courtney Love), de filles stars de cinéma (Louise Brooks), de filles people historiques (Sissi), et parfois aussi de garçons, personnages cultes de la culture populaire (Batman). Sofia Coppola devrait faire un clip de Christophe Fiat, mais bien sûr, Sofia Coppola ne connaît pas Christophe Fiat puisqu'il ne vend pas à des milliers d'exemplaires. Dommage, parce qu'un jour il se peut qu'elle apparaisse elle aussi dans un de ces livres de Christophe Fiat, à moins que celui-ci ne préfère passer directement à Marie-Antoinette, dans le genre destin plus fulgurant, vraie héroïne, populaire et glam, incomprise et tragique.
Dans tous les cas, on peut compter sur lui pour écrire des textes qui auront la légèreté ingénue et troublante de Virgin Suicides pour dire le pire, et la mélancolie tragique d'une mort violente de rock-star pour dire quelques minutes de bonheur, condamnées d'avance à ne pas durer. Car le destin, c'est la mort, le pire et le bonheur comme un court instant de transit... En quelques livres - Ladies in the Dark, Epopée, une aventure de Batman, Héroïnes, etc. - Christophe Fiat, 40 ans, a réussi le pari difficile de faire du pop art en littérature, de faire de la "poplittérature" comme on fait de la pop-music, avec rythmes acidulés et faussement naïfs qui reviennent en boucle via la grâce accumulative du "et" : des phrases languissantes qui n'en finissaient pas de revenir. Il a appelé ça de la
"ritournelle", il en a fait un essai, ce qui est généralement la meilleure façon de se débarrasser de ce qui, peut-être, finirait au bout d'un certain temps par vous encombrer, et est passé à autre chose : à un mixage plus léger, sans coutures apparentes.
La
Reconstitution historique, son nouveau roman, est la somme des obsessions qui forment sa matière littéraire depuis le début : les femmes, l'actualité, les événements historiques, et l'impossibilité d'en rendre compte hors du prisme des images, du cinéma populaire (John Carpenter ou tous les blockbusters américains) et de la littérature populaire (ici, Stephen King).
Quand le réel ressemble de plus en plus à un film de Carpenter et qu'on y joue de plus en plus le rôle d'un antihéros ballotté de King, comment l'appréhender, c'est-à-dire l'écrire ? Au centre de cette
"Mission impossible" - qui est aussi le nom de la nouvelle revue littéraire de Fiat -, il y a une héroïne. Très rare dans la littérature française, Christophe Fiat est un écrivain qui aime les femmes, suffisamment pour leur accorder le statut d'héroïne, leur percevoir un destin, c'est-à-dire s'intéresser à la façon dont elles se sont heurtées au réel. Car sans heurt au réel, point de destin. Toutes les héroïnes que s'est choisies Fiat (Brooks, Björk, Love, Sissi, Wanda de Sacher-Masoch, madame Mao, etc.) ont voulu le tordre, le contredire, s'en affranchir ou l'habiter à leur façon : mission impossible.
Et nous revoilà plongés au cœur de cette mission, autant dire de cet impossible, à travers Louise Moore, dont le nom n'est pas sans rappeler Louise Brooks, et en même temps Michael Moore. Et c'est d'emblée, dès le nom propre, le réel et le collectif qui entrent en effraction dans le singulier, l'intime : plus d'unicité, semble dire Fiat, plus d'original, que du déjà-vu. Bienvenue dans la société de la référence et de sa conséquence : le réel déréalisé est une déréalité qui contamine jusqu'à nos gestes les plus intimes, nous faisant constamment douter de ce qu'on a vu, vécu, entendu. Ici encore, les phrases de Fiat commencent rarement par "Louise Moore", mais plutôt par "On voit Louise Moore" : impossible d'oublier le filtre qui ne quitte plus nos yeux, celui d'une caméra intégrée inconsciemment depuis notre plus jeune âge. La vie est un plateau de cinéma, on nous filme, on voit les autres comme "filmés" - et on cherche avant de s'exprimer les meilleures répliques "déjà-dites", par d'autres, dans d'autres films.
On craignait le coup de la "société du spectacle" quarante ans après. Fiat l'évite. Son sujet, c'est comment, dès lors, habiter et traiter l'histoire, cet hyper réel, surtout lorsqu'on est journaliste comme Louise Moore, qu'on rentre du camp de Guantanamo (ici camp X-Ray, parce que tout s'y voit, rien n'échappe à l'œil...), qu'on doit en rendre compte à la radio le lendemain, et que ne viennent à l'esprit que des références cinématographiques ou littéraires, comme si le réel, à un certain niveau, n'en finissait plus de copier la fiction - et même la sciencefiction et le fantastique, c'est dire son degré d'absurdité ...
Louise Moore, dans sa vie de reporter, de témoin de l'histoire en cours, comme dans sa vie intime, amoureuse, ne sort pas de la "reconstitution" - pas reconstruction, mais reconstitution, terme très cinématographique, ou terme policier -, une forme de répétition cheap, et toujours une structure circulaire où reviennent par cercles et s'encerclent références culturelles, collectives, intimes. Cette
Reconstitution historique de Christophe Fiat est un labyrinthe, et l'écriture y est d'emblée une performance : un labyrinthe de mots, certes drôle, certes critique, peut-être politique, qui nous perd dans ses filets contradictoires comme une galerie des glaces, où tout se voit et s'annule à force de se répéter, à force de renvoyer à d'autres images, démultipliées sans véracité. Bienvenue dans le réel d'une vie selon l'écriture de Fiat : un camp X-Ray à très grande échelle...
Nelly Kaprièlian
Source Externe : Les Inrockuptibles du 9 au 15 mai.
Inséré le : 02/06/2006 00:00