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Un pas de deux masculin résolument imprévisible. Le Monde 27 avril 2006.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Héla Fattoumi chorégraphe-interprète
Eric Lamoureux chorégraphe-interprète
Texte : Un pas de deux masculin résolument imprévisible.PEU IMPORTE que « l'homosensualité » soit le cœur de cette
Pièze-Unité de pression, cosignée par les chorégraphes Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, en collaboration avec les créateurs d'objets sonores Woudi et Tat.
Peu importent les références à l'Orient à travers la définition de l'écrivain Malek Chebel, apposée dans le programme du spectacle :
« L'homosensualité serait cette attitude des Orientaux en général, et des Arabes en particulier, qui consiste, en l'absence de partenaires de l'autre sexe, à reporter sur leurs pairs l'excédent de sensualité qu'ils n'arrivent pas à écouler autrement. » Soit.
Que voyons-nous sur le plateau ? Deux hommes en slips noirs (Le Marocain Moustapha Ziane et le Tunisien Hafiz Dhaou), dont l'un est bardé de capteurs électroniques autour des jambes. Ils ressemblent à des lutteurs dont les corps musclés s'encastrent l'un dans l'autre.
Seule la lenteur d'exécution de leurs mouvements empêche de raccrocher leur dialogue aux codes du combat habituel. Tête serrée entre cuisses, pied de l'un s'enroulant autour du cou de l'autre, les contacts sont directs, appuyés, crus, mais sans jamais céder aux clichés de la brutalité masculine ni de l'attrait homosexuel.
Avec une évidence proche de l'enfance, ces deux hommes-là, vrais compagnons de jeu, mènent une conversation d'égal a égal, s'offrent une séance de partage des énergies sans rivalité masculine ni esprit de conquête, sans vainqueur ni vaincu. Ils ne se jaugent pas, ne se jugent pas, ils s'accrochent par la taille a pleines mains, se retournent juste en se tenant par la cheville, font des vagues avec leur ventre. Parfois, la drôlerie d'une situation suspend la puissance physique dans l'étonnement, sans jamais évacuer le mystère de cette identité masculine si particulière qu'ils inventent sous nos yeux.
Une «pièze», du grec «piezein», qui signifie comprimer, est la pression produite par une force d'un sthène (1 000 newtons) sur une surface d'un mètre carré. La pression entre les deux corps enclenche le dispositif de Woudi et Tat. Est-ce ce système sonore qui a permis au duo d'aiguiser cette distance amusée où le dynamisme n'est jamais agressif? Sans doute, car il contraint à un certain type de contact physique. Les capteurs réverbèrent une partition musicale distanciée avec des télescopages intrépides, comme par exemple ceux d'une ventilation avec une batterie de casseroles. On croit parfois entendre des peaux qui s'écharpent, des orages internes en pleine expansion.
La dilatation sonore des gestes, leur transcription dans un répertoire de bruits décalés concourent à susciter une friction palpitante entre l'archaïsme de l'image des lutteurs et la modernité musicale que des images projetées, hachurées, exacerbent encore.
La performance étrangement calme et imprévisible, sur le fil, des deux interprètes est un régal. Créée à l'occasion de leur nomination à la tête du Centre chorégraphique de Caen en septembre 2004, Pièze-Unité de pression pose Héla Fattoumi et Eric Lamoureux au milieu d'un champ de forces régénérateur.
Rosita Boisseau
Source Externe : Le Monde 27 avril 2006.
Inséré le : 26/04/2006 00:00