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Planches grinçantes. Télérama 26 avril 2006.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Eduardo DE FILIPPO auteur
marie VAYSSIèRE Metteur en scène
Texte : Planches grinçantes.« Une peur pernicieuse, congénitale, profonde, accompagne les gens de théâtre depuis toujours. En Angleterre, on peut encore voir la corde qui mit fin aux tribulations d'un Arlequin... » Ainsi un modeste directeur de troupe de province alerte-t-il sournoisement le préfet qu'il va bientôt rendre fou. Qui touche au théâtre et aux mystères de l'incarnation cherche en effet à rivaliser avec Dieu, à renaître sans fin sous d'autres identités, à déjouer la mort. Pas étonnant que l'Eglise ait excommunié - jusqu'à la Révolution française - ces comédiens sacrilèges. L'art de la comédie, selon le Napolitain Eduardo De Filippo (1900-1984), est art diabolique. Mais force vitale aussi, comme le démontre l'œuvre protéiforme du grand auteur-interprète-chef de troupe, monté sur scène dès l'âge de 4 ans pour figurer dans une pièce de son grand homme de théâtre de père, Eduardo Scarpetta. Quête incessante d'un géniteur qui ne l'a Jamais reconnu ? Jusqu'à sa mort, à 84 ans, Eduardo De Filippo ne put se résoudre à quitter les planches, qu'il aura foulées tout au long du siècle avec frère et sœur. Il avait le théâtre dans le sang.
Et dès sa première pièce - Homme et galant homme, en 1922 - il n'a cessé de raconter des histoires de théâtre dans le théâtre, de simulation et de mensonges. Jusqu'à la folie. Un peu à la manière de Luigi Pirandello (1867-1936), homme du Sud lui aussi. Sauf que la quarantaine de tragi-comédies - filippiennes » sont moins cérébrales, plus croustillantes et familières que celles du maître sicilien. L'acteur maîtrisait depuis l'enfance « la grande magie », titre d'un de ses plus fameux spectacles (1948). Il avait le sens du burlesque, du geste qui fait mouche et de la réplique à effet.
Composé en 1964, L'Art de la comédie, que met en scène Marie Vayssière, est un modèle du genre. Dans le bureau délabré d'un préfet fraîchement débarqué dans sa nouvelle préfecture se joue une cauchemardesque farce. A moins que ce ne soient de terrifiantes coïncidences... Après avoir mondainement disserté avec le directeur de troupe Campese (son premier solliciteur) sur la sempiternelle « crise du théâtre » contemporain (déjà !), notre préfet commet l'impair d'humilier ce dernier. Qui se vengera en lui prouvant - cruellement - que, si crise il y a, elle est surtout dans la hantise d'un certain public de voir le miroir que lui tendent les acteurs. D'affronter la vérité que ceux-ci mettent à nu mieux que personne à force de continuellement la travestir.
Et la fameuse peur du théâtre, dénoncée au début de la pièce, de s'accentuer de scène en scène... Les visiteurs que reçoit le préfet sont-ils d'authentiques citoyens à problèmes de la ville ou leurs sosies envoyés par Campese pour le faire enrager ? Le suicide de l'un d'eux est-il alors vrai ou faux ? Qu'est-ce que ce théâtre qui se permet de jouer avec la mort, de la défier ? A quoi rime au juste cet « art de la comédie » ? Est-ce donc là l'utilité sociale du théâtre, tant prônée par Campese ?
Scénographe et metteuse en scène, Marie Vayssière a orchestré le spectacle dans un espace tout onirique, vide et plein à la fois, où derrière une géante toile peinte est suggéré un bruissant capharnaüm d'objets lourds et encombrants, chargés de fantômes, d'âmes, de possibles personnages... Dans ce climat de plus en plus fantastique, tout devient prétexte à doutes et angoisses, et les acteurs se métamorphosent peu à peu, par la qualité même d'un jeu surréel (Miloud Khetib, entre autres, est un fascinant préfet), en marionnettes énigmatiques qui, telle la statue du commandeur de Dom Juan, nous lancent de menaçants avertissements. Si nous vivons mal, elles sauront nous faire sécher de frayeur... D'ordinaire, on Joue plutôt en France les savoureuses et pittoresques comédies de mœurs napolitaines de Filippo - style Filumena Marturano. Cette redécouverte de la face noire du dramaturge-magicien est une dérangeante surprise. Attention au théâtre... •
Source Externe : Télérama 26 avril 2006.
Inséré le : 26/04/2006 00:00