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Ombres Suédoises. Télérama 15 mars 2006.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Mélanie LERAY Metteur en scène
Pierre Maillet Metteur en scène
Lars NORÉN auteur

Texte : Ombres Suédoises.

« Ils crient en naissant et ils crient en mourant ! » Ainsi le poète du Songe décrit-il les hommes à la jeune Agnès. C'est que l'héroïne de ce drame très onirique d'August Strindberg (1849-1912), impétueuse fille du dieu Indra, a souhaité quitter son lumineux empyrée pour comprendre cette « race hargneuse et ingrate qui vit sur terre ; que méprise tant son père. Et pour essayer, aussi, de sauver ceux dont la plainte est devenue le « langage naturel ». Là où le Christ aurait échoué, terrifiant (selon le dramaturge suédois) les pécheurs mêmes qu'il était venu délivrer, une femme pourrait donc réussir...
Insaisissable Strindberg, capable d'épingler de pièce en pièce adolescentes perverses, maîtresses assassines, mères vampires, épouses machiavéliques, puis d'imaginer que la rédemption de l'humanité puisse venir d'une jeune fille. Ambiguïté de la misogynie. Mais cette œuvre si étrange, créée en Suède en 1907, reprise à Paris par Antonin Artaud en 1928, n'en est pas à un paradoxe près. S'y succèdent, dans un climat de cauchemar, courtes scènes d'arrachement et de séparation, d'emprisonnement et de disputes, de visions d'apocalypse et de purs fantasmes. La folie n'est jamais loin de ce royaume scénique où des personnages archétypes - l'officier, l'avocat, le poète, le vitrier, le colleur d'affiches. la concierge, le retraité, l'aveugle... - répètent à l'envi, telles des marionnettes, quelques impasses leitmotivs de nos existences mortifères. Dans une lancinante sarabande, rêve et réalité se mêlent ici jusqu'à se confondre. Et avant d'abandonner les humains pour rejoindre son divin père, Agnès aura enfin compris notre terrienne et mesquine « coexistence dans la souffrance : le plaisir de l'un faisant la douleur de l'autre ». Et combien « la douleur de la jouissance et la jouissance de la douleur » sont chez nous liées.
Du masochisme de Strindberg, on retiendra surtout la bouleversante empathie avec une humanité souffrante. Déchirée entre plaisir et peine, sexe et cérébralité, illusion et réel. Ses créatures « extrêmes » sont mises en scène par Jacques Osinski avec une sobriété qui met savamment en lumière leurs paroxysmes. Sur le plateau réduit à quelques accessoires essentiels, à quelques lumières radicales, les acteurs, rythmés par une bande-son d'une grande pertinence, épurent l'oeuvre jusqu'à l'évidence. Si le visionnaire et suicidaire Antonin Artaud a été fasciné par l'œuvre-songe, où toutes les expérimentations semblent permises, Osinski, lui, a adopté le parti inverse. Son spectacle est un exceptionnel moment de rigueur et d'intensité théâtrales.

Diamant et couteau.
Lointain héritier du génie national Strindberg, son compatriote Lars Norén raconte lui aussi des individus souffrants qui n'en finissent pas de se torturer. Mais dans Automne et hiver n'est pas encore advenu l'apaisement du Songe ; ce sont plutôt les crises conjugales ou familiales du Strindberg des Créanciers, d'Orage, de Père qu'il faut évoquer. Ici deux filles et leurs parents se retrouvent pour dîner, comme chaque semaine. Et c'est le jeu de massacre. L'interminable règlement de comptes entre la mère castratrice et ses deux rejetonnes vengeresses, entre le couple parental à la dérive, entre le père trop absent et ses filles trop aimantes. De ce huis clos assassin, on rêve au film qu'aurait pu tirer Bergman, autre illustre Suédois (un hasard ?). Mais le spectacle qu'en offrent Pierre Maillet et Mélanie Leray est lui aussi d'une cruauté magnifique. Et sans espoir. Quatre acteurs, autour d'une table, se disent l'indicible, se racontent l'innommable. Jusqu'à l'ivresse du sacrilège familial et social. On ne tue bien que ce que l'on aime, certes. Mais comment s'en sort-on après ? Interprétée entre hyperréalisme et pure névrose par David Jeanne-Comello, Mélanie Leray, Catherine Riaux, Valérie Schwarcz, la remarquable danse de mort de la Compagnie des Lucioles attaque le spectateur au corps.

Fabienne Pascaud.




Source Externe : Télérama 15 mars 2006.


Inséré le : 15/03/2006 00:00