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Orageux repas en famille. Théâtre on line 15 mars 206.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Mélanie LERAY Metteur en scène
Pierre Maillet Metteur en scène
Lars NORÉN auteur
Texte : Orageux repas en famille A l'époque où l'hiver scandinave approche, prolongeant les ombres et forçant les gens à se réfugier dans la vie d'intérieur, Margareta et Henrik reçoivent leurs deux filles, déjà adultes, pour un banal dîner de famille. Au cours du repas, de vieilles histoires mal digérées, réelles ou fantasmées, font glisser ce rituel de retrouvailles vers le tourment. De reproches en crise névrotique, l'apparence d'harmonie familiale éclate dans une crise cathartique où les misères de chacun font l'enfer des autres, avant que tout ne se recompose et que, la soirée finie, chacun retourne à sa normalité solitaire. Grâce à la précision clinique avec laquelle il rend dramatiquement les complexes mécanismes des rapports familiaux et grâce à une maîtrise épatante du dialogue, l'écrivain et homme de théâtre suédois Lars Norén crée un drame réaliste qui réussit l'épreuve de la représentation. Les quatre acteurs du collectif Les Lucioles, au redoutable talent, nous tiennent en haleine en temps réel, dans une mise en scène juste et sensible de Mélanie Leray et Pierre Maillet.
Les lumières baissent et l'espace d'une salle à manger se renferme peu à peu, introduisant doucement le spectateur dans le huis clos familial. Le dessert est fini, c'est l'heure du cognac et des fruits. Tout semble parfait, Margareta peut se féliciter d'avoir deux filles belles et sages qui correspondent à une image de la normalité bourgeoise. Mais Ann peine à tenir son rôle dans cette fragile mise en scène familiale. Fille à problèmes, elle a moins bien réussi sa vie que sa sœur Ewa. Suradaptée, super organisée, Ewa connaît le succès professionnel et a un mari convenable, même si elle doit prendre des cachets pour dormir et noie son hystérie anorexique dans des flots d'argent. Même si elle ne peut pas avoir d'enfant. Ann, elle en a eu un, qu'elle élève toute seule dans la précarité. Son travail de serveuse ne lui rapporte pas assez, mais elle préfère mendier au bureau d'aide sociale avant de demander un sou à ses parents.
Ann s'obstine en fouiller dans le passé familial à la recherche de la cause de son désarroi, brisant le semblant d'harmonie que les autres essayent de maintenir à tout prix. Les vieux conflits jamais résolus émergent, irrépressibles. Margareta, mère névrosée et dominante, éprouve une jalousie maladive de l'amour de Henrik pour sa fille. Ewa crache son désespoir en anglais, tandis que le père, pour fuir la violente détresse de ces contradictions affolantes, se retranche dans l'introspection d'une amertume alcoolisée. Ann poursuit une vérité toujours glissante. Inceste, folie ou violence pourraient être cachés dans un passé que chacun moule à sa façon, et qui ressemble aux vagues souvenirs de la première enfance, où la frontière entre réalité et fantasme est mal dessinée. Que s'est-il passé vraiment ?
Laissant les réponses dans la brume de ce passé incertain, Lars Norén dévoile moins une histoire qu'un fonctionnement. C'est là son intelligence. A la différence, par exemple, du film Festen, du danois Thomas Vinterberg, qui abordait le sujet de l'inceste dans une situation qui peut rappeler celle de la pièce,
Automne et hiver n'aborde pas un sujet, mais montre un devenir. Avec une sensibilité et une acuité qui forcent le respect, Lars Norén laisse couler les rapports familiaux, emportant dans le courant personnages et spectateurs, jusqu'à ce que, passée la crise, tout reprenne son cours. « Maintenant on est à nouveau soi-même », dit Ewa à l'heure de l'au revoir. Malgré tout, on s'aime ; la discorde est éteinte sous les eaux calmes de l'oubli. Le drame véritable, semble commencer quand les filles partent, et que chacun se retrouve seul avec ses souvenirs et ses regrets.
Il fallait une troupe comme les Lucioles pour faire exister toute la subtilité et la richesse de ce texte. D'une générosité rare, la mise en scène de Mélanie Leray et Pierre Maillet est sensible au moindre changement d'humeur, de ton et de rythme. Le travail des comédiens, tout en justesse, va jusqu'à soigner les silences, les regards, les petits gestes qui sont parfois capturés et reproduits par une caméra vidéo. David Jeanne-Camello, père confondant de vérité, dont la démarche trahit les compromis qu'il a fait pour rendre la vie possible avec celles qu'il aime, Mélanie Leray, Ann rebelle, sensible et attachante, Catherine Riaux, mère égoïste et pourtant aimante, et Valérie Schwarcz, Ewa sophistiquée et vulnérable, aiment et respectent leurs personnages, éveillent la tendresse et l'émotion. Bravo !
Guillermo Pisani
Source Externe : Théâtre on line 15 mars 2006.
Inséré le : 15/03/2006 00:00