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Doucereuse toxicité des familles. Le Figaro 13 mars 2006.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Mélanie LERAY Metteur en scène
Pierre Maillet Metteur en scène
Lars NORÉN auteur

Texte : Doucereuse toxicité des familles. Le Figaro Lundi 13 mars 2006.

Comment expliquer la profonde emprise qu'exerce ce spectacle et sur l'esprit et sur le corps ? Comment vous convaincre que la lenteur feutrée de ce qui se joue ici est la meilleure traduction possible de ce qu'a écrit Lars Noren ? Difficile. C'est un parti d'une audace profonde qu'ont choisi les metteurs en scène de cette pièce pour quatre personnages Automne et hiver. Mélanie Leray - qui interprète la plus jeune des filles, Ann - et Pierre Maillet - qui joue dans Eva Peron de Copi, mise en scène et interprétation de Marcial Di Fonzo Bo - ont opté pour une saisie radicale d'un texte qui a été fortement réduit sans rien perdre de sa densité. Une heure cinquante quand, sans coupes, il faudrait sans doute plusieurs heures.
Ils sont gonflés, ces artistes des Lucioles et leur maîtrise du plateau, leur intelligence de ce que peut le théâtre, est absolument magnifique.
Une soirée chez papa et maman. Il est médecin (David Jeanne-Comello). Il y a en lui une lassitude sensible, une douceur en même temps. Il est très silencieux. Elle vit sa soixantaine avec des allures de petite fille (Catherine Riaux) et rivalise avec ses deux enfants, Ewa, l'aînée, (Valérie Schwarcz), grande, rousse, ferme, maîtresse d'elle-même, peut-on croire. Mais blessée. Et Ann (Mélanie Leray), frêle comme une adolescente, douloureuse, petite fée qui lance ses cris et soupire, comme dans Nerval. Elle a un petit garçon qui ce soir-là est avec son père. Elle est la benjamine. Elle a des questions à poser.
Tout est calme, feutré. Trop. Les paroles sont chuchotées, mais dans la petite salle de la Bastille, là-haut, on entend bien les voix qui montent peu à peu. Une fin de dîner. Lorsque le public pénètre, les interprètes sont déjà là. Il y a encore des étiquettes sur les meubles. On dérangerait presque. Plus tard, c'est à nous que s'adresseront les protagonistes, las de cette partie intime dont on peut penser qu'elle est une crise, mais qui est en fait, on le comprend à la fin, la scène toujours recommencée du « ni avec vous ni sans vous » de l'enfermement sinon de l'enfer familial. On se jette à la figure des mots atroces, mais on se raccompagne en voiture, tranquilles, tandis que maman se démaquille et que papa écoute Léo Ferré.
C'est magnifiquement écrit, sur le mode du désespoir qui ne juge pas. Toutes les histoires de famille se ressemblent et lorsque l'on fouille dans les boites de photographies, chacun se reconnaît.
C'est vénéneux. Toxique. Un poison nous envahit. On ne lutte pas. On renoue avec ses propres gouffres. C'est admirablement joué par ce quatuor époustouflant – mais qui n'est que retenue, profondeur, précision dans les petits gestes du repas, des souvenirs partagés. Parfois ils sont épouvantables. Ce que montre Lars Norens, très bien traduit par Jean-Louis Jacopin, Per Nygren, Marie de la Roche, c'est l'amour qui circule ici, très particulier. Revers avec haine, mais amour. C'est très beau.

Armelle Héliot.




Source Externe : Le Figaro 13 mars 2006.


Inséré le : 13/03/2006 00:00