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Les abîmes d'une famille en crise. Le Monde 11 mars 2006.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Mélanie LERAY Metteur en scène
Pierre Maillet Metteur en scène
Lars NORÉN auteur
Texte : Les abîmes d'une famille en crise.A la Bastille, « Automne et hiver », du Suédois Lars Noren est portée par des comédiens et une mise en scène irréprochables.Le père, la mère et leurs deux filles. Une famille ordinaire. Quand nous arrivons, nous, spectateurs, dans la petite salle du Théâtre de la Bastille où se joue
Automne et hiver, de Lars Noren, ils sont déjà là, attablés pour le dîner, dans l'appartement des parents qui ressemble aux pages du catalogue publicitaire d'une grande enseigne de meubles suédoise. Nous arrivons en cours de route, en cours de conversation, alors que la soirée a déjà commencé. C'est nous qui allons rentrer doucement dans leur intimité, et cela, mine de rien, a toute son importance. Ewa et Ann, les deux soeurs que tout semble opposer, sont en visite chez leurs parents. Ewa a 43 ans, pas d'enfant, ce qu'on appelle une bonne situation et le mode de vie qui va avec. Elle est vêtue d'une de ces tenues signées
"créateur chic et branché", qu'elle porte comme un uniforme. La cadette, Ann, 38 ans, est nettement plus
"grunge", avec sa minijupe et ses bottes de moto : elle travaille comme serveuse dans un bar pour homosexuels et élève seule son fils, John.
THÉÂTRE INTIME DES DÉSIRSComme le dira la mère, Margareta, éternellement jeune dans son jogging en velours éponge fuchsia, que couronne un foulard siglé porté comme un étendard :
"une famille saine, sportive, sans disputes ni problèmes, Dieu merci..." Bien sûr, tout va rapidement déraper. Sinon, on ne serait pas au théâtre, et surtout dans le théâtre de Lars Noren, ce Suédois de 62 ans, un des meilleurs auteurs d'aujourd'hui qui, bien dans la lignée de ses grands prédécesseurs scandinaves, d'Ibsen à Bergman en passant par Strindberg, sonde inlassablement les abîmes du couple et de la famille.
Tout va déraper parce que la soeur cadette qui, elle, porte sa souffrance en étendard, est bien décidée à faire tomber les masques. Elle veut comprendre. Pourquoi elle se sent si mal, depuis tant d'années. La faute à qui ?
A sa mère, égoïste et bourgeoise ? A son père, qui l'a tant aimée - est-ce qu'il ne l'a pas trop aimée, d'ailleurs, et de manière coupable ? A sa soeur, qui s'est toujours conformée à son rôle de petite fille modèle ? A cette grand-mère à la fois morte et très présente, et dont la folie et le talent planent comme des ombres au-dessus de la table familiale ?
Ce qui est très fort, chez Noren, c'est la façon dont il interroge, petite touche après petite touche, les représentations et la mémoire familiale, cette cellule où par définition la vérité est impossible à dire, impossible à trouver vraiment, tant elle est tissée de fantasmes, recomposée en permanence par le théâtre intime des désirs et des manques.
Ce n'est pas un hasard si, dans cette mise en scène, les photos de famille jouent un si grand rôle : ces clichés d'un bonheur arrêté que l'on regarde toujours avec un sentiment étrange, comme s'ils avaient plus capturé notre désir de bonheur que la réalité des jours. On l'avait rarement vu aussi bien joué qu'ici, Lars Noren, avec autant de sensibilité et d'intelligence profonde d'un texte où, comme dans la vie, conscient et inconscient se mêlent en permanence. Pierre Maillet et Mélanie Leray, qui signent la mise en scène, font tous deux partie du
Théâtre des Lucioles, un collectif qui, un peu comme les Flamands du
tg STAN, avec qui ils ont d'autres points communs, est d'abord un groupe de comédiens qui se sont connus à l'école du Théâtre national de Bretagne, à Rennes, au début des années 1990.
Leur travail sur le jeu et les codes de la représentation, leur fidélité à certains auteurs (Fassbinder, Copi), rencontrent une reconnaissance justifiée, avec des spectacles comme
Eva Peron (Le Monde du 6 mars), de Copi, mis en scène par Marcial Di Fonzo Bo, ou
Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée..., conçu par Bruno Geslin, qui fut l'une des bonnes surprises du Festival d'automne 2004.
Comme le texte de Noren, la mise en scène de Pierre Maillet et Mélanie Leray procède par microdécalages qui éloignent tout pathos, toute lourdeur, et laissent toute sa place à l'émotion. L'humour féroce de Noren, notamment, qui marque une sérieuse différence avec ses grands ancêtres nordiques, avait rarement été aussi bien senti, aussi bien joué que par ces quatre comédiens plus que remarquables de vérité et d'intensité intérieures : David Jeanne-Cornello (le père), Mélanie Leray (Ann), Catherine Riaux (la mère) et Valérie Schwarcz (Ewa).
A la fin, le père, Henrik, reste seul.
Les Lucioles nous plongent dans le noir, seuls avec
La Mémoire et la Mer, la chanson de Léo Ferré, seuls avec nos propres démons, auxquels Lars Noren tend un miroir extrêmement précis. Ce n'est pas douloureux. Juste terriblement émouvant.
"Nous nous promenons sur cette planète et nous ne savons rien", avait dit le père, un peu plus tôt.
Eh oui : la famille, cette planète si familière et si incompréhensible, que les
"polyphonies émotionnelles" (l'expression est de lui) de Lars Noren explorent avec une justesse et une profondeur inégalées dans le théâtre d'aujourd'hui.
Fabienne Darge.
Source Externe : Le Monde 11 mars 2006.
Inséré le : 10/03/2006 00:00