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Evita Pérore. Les Inrockuptibles du 8 au 14 mars.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

COPI auteur
Marcial Di Fonzo Bo Metteur en scène

Texte : Evita Pérore.


Pas de provocation inutile ? Invité à Paris avec deux spectacles, le collectif du Théâtre des Lucioles éclaire notre époque lugubre en cassant allègrement les idoles. Ca commence (bien) avec Eva Peron.


"Merde. Où est ma robe de présidente .-'"Telle est la réplique qui ouvre Eva Perôn, pièce écrite en français par Copi en 1978, dans l'intention de faire jouer le rôle d'Eva Perôn non par une femme mais par un homme. Cette farce tragique s'empare et démolit sans ver gogne l'icône Eva Perôn, avec une insolence et un mordant qui lui valurent, bien sûr, d'être longtemps censurée et interdite dans son Argentine natale. Cette réplique, géniale, allie le papotage chiffons, les enjeux du pouvoir et la relation entre une fille qui va mourir et sa mère qui entend bien empocher sa part du gâteau.
Alors qu'elle est atteinte d'un cancer et enfermée avec ses proches dans un palais gardé par des militaires, l'univers d'Evita semble réduit à la surface de son lit aux draps blancs souvent tachés de sang. Ce huis clos tourne autour de sa mère, de son époux, le général Perôn - mutique et prostré jusqu'à la fin de la pièce, qui le voit retrouver un semblant de vie pour annoncer la (fausse) mort d'Evita -, d'Ibiza et de l'infirmière. Victime sacrificielle, celle-ci sera tuée par Evita elle-même pour prendre sa place de morte, car elle estime, à juste titre, qu'on n'est jamais si bien servi que par soi-même, surtout quand on est entouré par une bande d'incapables et néanmoins rapaces.
Evita pense juste, mais elle va mourir. Elle crie, elle pleure quand elle souffre, réclame sa morphine, du vernis sur les ongles, un bal pour le soir même, elle maudit sa maladie, insulte sa mère, mais elle est la seule à avoir encore le cran d'exercer le pouvoir.
Elle, c'est Marcial Di Fonzo Bo, qu'on peine à reconnaître, non parce qu'il s'habille en fille et porte la perruque, mais parce qu'il parle sans accent, en espagnol, dans sa langue maternelle, ce doux espagnol argentin que ses comparses ont dû apprendre. Car la version en espagnol surtitré d'Eva Perôn que donne aujourd'hui le Théâtre des Lucioles conclut une aventure menée d'abord à Santiago du Chili avec des acteurs chiliens en 2001, et poursuivie en Argentine avec les acteurs du Théâtre des Lucioles en 2004.
Pour la première fois, la pièce était jouée à Buenos Aires dans deux mises en scène différentes lors du festival Tintas frescas, et les représentations furent suivies d'un débat public où se disaient le soulagement et la nécessité de revenir sur les heures sombres de l'Argentine. De parler d'Eva Perôn et du péronisme. Quant aux représentations données au Chili, Marcial Di Fonzo Bo constatait alors que « les frontières avec la réalité sont confuses. Le projet arrive à un moment de la vie politique chilienne où il est drôle d'imaginer que l'on puisse parler d'Eva Perôn de cette façon. L'affaire Menem-Bolocco (l'ancien président argentin, accusé de détournement de fonds, s'était exilé au Chili, pays de son épouse, ex-miss Univers, Cecilia Bolocco - ndir) donne une force supplémentaire à l'histoire... On arrive alors à croire que le texte de Copi, écrit il y a trente ans, est une réponse immédiate à la réalité. »
Difficile de ne pas songer au récent succès électoral de Michelle Bachelet au Chili. Impossible également de ne pas se réjouir de l'existence des Lucioles - avec une troupe en grande forme, de Pierre Maillet, savoureux en mère d'Evita, à Elise Vigier, en pauvre gourde d'infirmière, sans oublier Rodolfo de Souza, alias Général Peron, royal d'abrutissement... - au moment où la planète se crispe autour d'une lamentable polémique sur les caricatures du Prophète.
Pas de provocation inutile ? Casser les idoles est quasiment un acte de salubrité publique. Alors, le portrait photographique d'Eva Perôn et la voix radiophonique d'un discours d'Evita auront beau figurer quelques instants sur le plateau, ce ne sont pas ces indices de vérité qu'il faut prendre pour argent comptant. Mais bel et bien l'outrance des paroles, le travestissement des figures, le grotesque de la situation et le fin démontage des règles du pouvoir, de la puissance et de l'autorité qui servent justement à fabriquer des idoles. Charmantes Lucioles qui éclairent une période lugubre...

Fabienne Arvers


Source Externe : Evita Pérore. Les Inrockuptibles du 8 au 14 mars.


Inséré le : 09/03/2006 00:00