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Régi, rég, réagir ! Danser mars 2006.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Boris CHARMATZ chorégraphe-interprète
Texte : Régi, rég, réagir !Après l'exp^érience de Bocal, Boris Charmatz tente celle de Régi, sa nouvelle pièce. Un trio avec Raimund Hoghe et Julia Cima, plus deux machines. A voir ce mois-ci au Théâtre de la Bastille, ainsi qu'à Dieppe, Brest et Rennes.IL FAIT NOIR. Révélée par son buzz persistant avant que d'apparaître, une drôle de machine occupe, toute seule, le plateau. Bras armé, mandibule, mante religieuse géante, mutante. Malgré la raideur et la froideur de l'acier, on se surprend à se laisser happer par ses mouvements avant d'adopter cet espèce d'animal... Curieux. Qu'est-ce qui nous pousse à faire du sentiment avec une machine, à projeter sur elle une âme, en quelque sorte? Eh bien l'âme elle-même, pourrait-on dire, suivant le jeu étymologique latin :
Anima signifiant âme et... animé. Autrement dit, c'est le mouvement qui régit - littéralement - l'existence! Belle démonstration par défaut, et peut-être par surprise, de ce que serait l'essence même de la danse et de la chorégraphie. Le début de
régi, de Boris Charmatz, pose ainsi d'emblée le paradigme qui accroche le mot au sens et a ses ramifications inconscientes. Régi : Bien sûr, on entend la domination ou l'abandon, selon la version choisie de la soumission du sujet ou de l'objet. Au féminin, on entend le théâtre, la régie, on entend moins l'ironie royale de
rex/regis, et le glissement verbal qui nous dit : réagit! Pourtant, tout cela irrigue, peut-être a son insu, la chorégraphie, un trio qui réunit Boris Charmatz, Julia Cima et Raimund Hoghc. «On ne sait pas qui est régi, affirme Charmatz. Qui dirige les machines ou les corps, qui mange ou est mangé par la chorégraphie. »
Régi s'origine a Vienne, au Tanzquartier. C'est la fin de
Bocal, un vaste projet pédagogique sur un an mené par Charmatz. Il s'agit alors d'un énorme atelier de «bocalistes» qui réunit une cinquantaine de personnes de midi a minuit. Mais comme le Tanzquartier est un ensemble culturel gigantesque, qui d'ailleurs est lui-même au cœur du Museumquartier, un énorme complexe artistique récupéré sur l'ancienne résidence impériale, il y a aussi des spectacles, des performances... Notamment,
Suite de danse de Raimund Hoghe. Boris le voit, est «ravi». Il demande à Raimund de participer à l'atelier. Ce sera une salle Raimund Hoghe où il organise une sorte de rituel sans parole à l'aide de verres d'eau et d'empreintes de pied. «Les participants faisaient ce qu'ils voulaient. Ou plutôt, pas du tout. Ce n'est pas du tout ce que l'on veut mais ce que l'on imagine possible de faire face à Raimund Hoghe et qui tient à lui. » La nuit suivante, Bons, survolté, écrit un duo sous forme d'exercice : «Raimund entre seul, il vaque, puis j'entre. Il dit : « Vous êtes là pour la master-class ? Essayez de toucher toutes les parties du corps de votre professeur avec toutes les parties de votre corps puis on inverse le tout». Il pense faire la première le lendemain en trouvant deux heures de libre dans le Festival. Et puis... non.
Le temps de voir.« En fait, avoue Charm.itz,
régi me permettait d'arrêter de parler. C'était le contrecoup de ce qu'avait été
Bocal, un espace de discussion, de dissensions, de disputes... créer avec Raimund me permettait d'envisager l'inverse. Je parlerai peu, je ne formulerai pas le pourquoi et je monterai une sorte de chorégraphie pour corps inertes en travaillant avec des machines très simples sur une espèce de b.a.ba de la composition chorégraphique : soulever, tirer, rouler, tomber, lever, baisser, basculer. Je voulais abandonner toute idée d'énergie. C'est aussi ma vision du travail de Raimund Hoghe qui organise et découpe le temps, une scène, un geste après l'autre, alors que chez moi, tout est brouillé, encastré. »
En fait de machines très simples, tout devient compliqué quand Boris Charmatz commence à concrétiser son idée. Alexandre Diaz, son directeur technique, conçoit les machines avec lui. Essais. Prototypes. Echecs : les machines se brisent au bout de trois ou quatre utilisations. Mais, enfin, le mouvement des machines est déterminé : l'une a une pente creuse ou Julia Cima tombe dans une chute perpétuelle, l'autre sert à forer des puits dans les régions arides. C'est la première qui pose un problème. Personne ne veut la réaliser. Finalement, Pierre Mathiot, «constructeur génial et fou de décor» selon Charmatz, accepte de prendre le risque et... ça marche! Reste à faire vraiment la pièce. « La machine avale un câble et Raimund Hoghe avale la chorégraphie» résume Boris. Au-delà de la boutade, c'est toute la question du pouvoir soulevée par la création chorégraphique dans son ensemble que Boris interroge sans en avoir l'air. Où entre en jeu, bien sûr, le rapport entre chorégraphe et interprète et, en ce sens, on ne peut trouver figure plus emblématique que Raimund Hoghe. Jamais interprète mais toujours en pleine interprétation de soi dans une chorégraphie faite pour le représenter. «Du coup, raconte Boris, ]e n ai plus a m'obnubiler avec ces questions, il les a suffisamment agitées lui-même. Je peux rester au niveau sensible. D'autre part, quoi que je fasse comme chorégraphie, intelligente, stupide, brillante, inutile, ce sera de toute façon avalé par sa présence. Ça, c'est vrai de tous les interprètes et quelle que soit la forme de danse. Avec Raimund, c'est plus crucial, car il y a en plus tout ce que chacun projette sur lui. On est obligé de faire avec ce qu'il dégage et on ne peut le dégager de ses spectacles. » Et puis, il y a la question, plus fine et plus problématique qui lie indissolublement la maîtrise - donc le pouvoir – à l'apprentissage ou la transmission du mouvement et que l'on pourrait formaliser de façon binaire : l'agi ou le régi ? A chaque création, à chaque répétition de mouvement, il y a prise de pouvoir sur le corps qui l'exécute comme sur celui qui l'observe. Aussi bizarre que cela puisse paraître, insuffler du mouvement revient à donner son premier souffle à quelqu'un... ou à quelque chose comme en témoigne notre machine du début. Comment l'esquiver et d'ailleurs est-ce évitable? N'est-ce pas toute la vérité de la danse, la source de son... «émotion»?
«Julia et moi, conclut Boris, rôdons autour de Raimund. On ne peut lui apprendre du mouvement, donc il faut des stratégies alternatives. Je lui montre des bouts des
Disparates qu'il fait à sa manière, il amène des extraits de Pina Bausch, un geste de Kazuo Ohno, il me refait des morceaux de Bagouet que je lui ai montrés, il navigue dans des univers, il se balade dans un paysage, il fluidifie sa place et c'est aussi la danse qui lui permet de sortir des images. » Une bonne façon d'abandonner la chorégraphie pour mieux s'en ressaisir, peut-être... En tout cas, c'est ce que laisse entendre Boris. Prochain épisode cet été a Montpellier Danse.
Agnès Izrine
Source Externe : Danser mars 2006.
Inséré le : 07/03/2006 00:00