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Danse macabre au coeur du pouvoir. Théâtre on line lundi 27 février 2006.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
COPI auteur
Marcial Di Fonzo Bo Metteur en scène
Texte : Danse macabre au cœur du pouvoir.Corrosive et profondément iconoclaste, la pièce
Eva Peron s'attaque à la femme du président argentin Juan Peron, moins pour en faire un portrait historique que pour suivre, avec une ironie venimeuse, de puissantes intuitions sur la nature d'un mythe. Le dramaturge et dessinateur Copi, Argentin qui a vécu et est mort en France, se sert de l'Histoire pour accoucher de personnages féroces et tragiques qui, entre vérité et fausseté, révèlent la sinistre obscénité du pouvoir. Un autre Argentin en France, Marcial di Fonzo Bo, reprend à Paris la mise en scène qu'il a créée au Chili en 2001 et qui tourne depuis dans le monde. Il assume aussi le rôle d'Eva, travestissement qu'Alfredo Arias avait déjà imposé lorsqu'il créa la pièce en 1970, au théâtre de l'Epée de Bois, dans une mise en scène qui fit scandale. Marcial di Fonzo Bo prouve, avec ce spectacle sous le signe du macabre, que la pièce, dont les personnages ont une vérité qui excède la couleur locale, a conservé à travers les années toute sa causticité.
Eva Peron, longtemps icône du champ populaire argentin, d'où elle est issue, est morte d'un cancer à l'âge de 33 ans, en 1952, au moment où le gouvernement de Juan Peron, au sommet de sa popularité et de son arrogance autoritaire, préparait, après avoir modifié la constitution, la réélection présidentielle (Peron est arrivé trois fois à la présidence grâce au vote populaire lors d'élections libres : 1946-1952, 1952-1955, 1973-1974). Eva devait être son vice-président mais, très malade, elle renonce publiquement à sa candidature, avec un discours dont Marcial di Fonzo Bo nous fait entendre un fragment, nous livrant une clé de la pièce : la voix d'Evita, cassée par une émotion peut-être authentique, a aussi les accents d'une mise en scène populiste. Entre vérité et calcul, cette particulière ambiguïté traverse entièrement le texte.
Copi n'a pas écrit une pièce historique, quoi que l'Histoire soit évidemment à son fondement, mais une farce féroce de portée universelle. Il extrait du mythe un personnage possible, comme le fantôme qui sort du cadavre d'Evita dans la première et belle image du spectacle. Eva est rongée par un cancer, à moins qu'elle ne fasse semblant, que ce ne soit qu'un mensonge d'Etat, ou contre l'Etat. Vérité ou mensonge, tout est question de mise en scène politique. Eva construit son mythe dans la solitude; elle le reproche à son entourage : « même ma mort, même la mise en scène de ma mort, j'ai dû la faire toute seule.... »
Dehors, le peuple est dans l'attente angoissée de la nouvelle néfaste. Dedans, enfermée avec l'hypothétique moribonde, une sinistre galerie de personnages. La mère d'Eva, un travesti aux faux seins (remarquable travail de Pierre Maillet) tâche désespérément de lui arracher le numéro du coffre-fort suisse où elle a gardé l'argent d'une affaire avec les Portugais, histoire de rejoindre son gigolo à Monte-Carlo. Peron (excellent Rodolfo de Souza), inaccessible, retranché dans sa migraine, est prêt à utiliser politiquement le mythe d'Evita aussitôt qu'elle sera morte. Ibiza (Jean-Jacques Le Vessier) typique parasite du pouvoir, s'y accroche comme un loup à sa proie. Seule personnage apolitique, l'infirmière, soumise au traitement despotique d'Eva, continue à l'admirer, à la pleurer, à lui administrer des piqûres de morphine pour la soulager (à moins que cela ne soit que de l'eau).
Véritable personnage populaire, l'infirmière sera enfin le seul martyr de l'histoire. Di Fonzo Bo orchestre un cabaret macabre, qui fait écho à tout une dimension de la politique argentine de la seconde moitié du XXe siècle, de l'odyssée du cadavre embaumé d'Evita (exposé d'abord à la Confédération Générale des Travailleurs, volé par les militaires après le coup d'Etat de 1955, puis retrouvé à Milan, mutilé) aux desaparecidos de la dernière dictature militaire (1976-1983). Sous la lumière blême d'un bureau stalinien, ou d'une morgue, une Eva vociférante torture son entourage, insulte ou souffre sur un chariot d'hôpital, derrière un rideau en plastique transparent, sur le lit défait. Le sang jaillit partout et finit pour tout tacher. Et dans un paroxysme d'obscénité, Marcial di Fonzo Bo a imaginé un intermède où la mère et l'infirmière, exhibant un sexe masculin, se réunissent dans une danse érotico-macabre.
Ce fulgurant cauchemar de Copi est loin d'être une illustration. Les personnages historiques passent par sa lucide et brutale sensibilité pour devenir des personnages de théâtre touchants de vérité. Marcial di Fonzo Bo propose un traitement un brin caricatural d'Eva et de sa mère, entamant un peu cette vérité, et estompant la dérangeante ambiguïté qui parcourt la pièce. Ce parti pris, et une série d'éléments trop convenus (le tango, la croix, l'uniforme militaire de Peron), sont les seuls bémols d'un spectacle par ailleurs remarquable.
Inséré le : 28/02/2006 00:00