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Petite mort. Les Inrockuptibles du 8 au 14 Février 2006.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Blaise CENDRARS auteur
Jean-Michel Rabeux Metteur en scène

Texte : Petite mort.


Avec un Cendrars d'une absolue crudité, Jean-Michel Rabeux offre à la magnifique Claude Degliame une partition de rêve. "Vérole !... disait l'homme", tandis que les gnons pleuvent, que le dard pilonne et qu'un dentier devenu superfétatoire annonce le KO espéré en allant rouler sous le mobilier. "Des coups, des caresses, des morsures, des crachats... le viol !... et elle râlait, gloussait, gémissait, roucoulait, proférant des injures et des gros mots, guettant, provoquant la volupté qui allait foudroyer son partenaire."
Comme un ultime baroud d'honneur qui ridiculiserait les ravages du temps et cette flétrissure qui, avec les armées, gagne toute chose, madame Thérèse, celle qui, au Théâtre Français il y a près de cinquante ans déjà, avait été jugée trop jeune et trop maigre pour jouer Phèdre, tenait enfin sa revanche... et son Hippolyte avec le vit de ce légionnaire en perme qui tardait à lâcher son sperme.
En ouverture D'Emmène-moi au bout du monde !, Blaise Cendrars saisit la lutte fulgurante de deux corps, la décrit avec la minutie d'un combat épique dans lequel aucune prise n'est indigne, s'agissant d'atteindre des sommets où l'art d'écrire n'a d'autre choix que de se réclamer de la pornographie. Il accorde à Thérèse, en couronnement de la victoire sans prix de se faire encore bourrer à 79 ans, l'inattendu bouquet d'une éjaculation qui ne pouvait être autre qu'une gerbe de vomi... Jean-Michel Rabeux monte Cendrars, les quatre premiers chapitres de cet Emmène-moi..., son livre testamentaire, "le mal aimé par certains parce que le malsonnant sans doute. C'est vrai qu'il dissonne. Il est vieux. Biaise, il s'en fout de ce que l'on va penser. Le socialement ou moralement correct est loin, loin, loin, très loin de la mort qui approche".
Des hôtels de passe aux caniveaux du carreau des Halles charriant leur lot d'ordures et à ces devantures de boucheries remplies de têtes de veau au regard vide, Cendrars use en documentariste du ventre de Paris pour cadrer l'extravagante descente aux enfers d'une comédienne qui transforme sa dernière apparition sur scène en une apothéose trash et un défi à la Faucheuse qui devra, si elle veut l'emporter, venir la chercher sous les feux de la rampe.
Un tapis rouge pour la magnifique Claude Degliame, qui fait son miel de cette langue enfiévrée dans une mise en bouche gourmande qui échappe à la vulgarité, trouve dans chaque mot la justesse de ses impuretés. C'est en reine que, en longue robe surchargée de strass et de perles, elle arpente, entre ciel et terre, le podium qui l'expose au public. Sans prétendre l'incarner, elle tend la main à Thérèse, elle est sa mort et son défenseur, sait que chaque soir elle lui doit le climax, pour qu'avec ce noir qui précède les applaudissements elle échappe en jouissant aux tourments des vivants.
Patrick Sourd




Source Externe : Les Inrockuptibles du 8 au 14 Février 2006.


Inséré le : 17/02/2006 00:00