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Gisèle Vienne du fantasme du réel au réel des fantasmes. Mouvement Cahier spécial Janv Mars 2006.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Gisèle VIENNE chorégraphe-interprète

Texte : Gisèle Vienne du fantasme du réel au réel des fantasmes.

Dans I Apologize et Une belle enfant blonde, diptyque conçu par Gisèle Vienne, le littéraire est crucial à côté de la danse, de l'art plastique et du sonore. Mais il faudrait encore analyser comment le textuel y est l'objet d'une critique, critique de la narration comme fiction chronologique et causale, comme technique de falsification du réel. Travail de déconstruction typique de la contemporanéité artistique, l'art contemporain s'engendrant d'une réflexion sur lui-même, sur la représentation et le spectaculaire.
La réflexion de Gisèle Vienne, comme le suggèrent les titres de ses précédentes
pièces, ShowRoomDummies et Stéréotypie, porte sur les processus de répétition, reproduction et standardisation du réel, et le rôle qu'y ont le désir érotique et le fantasme de continuité. Ce n'est pas seulement l'œuvre de Georges Bataille qui, comme dans ses précédentes pièces, infuse sur ses univers, pas seulement l'expressionniste Bruno Schultz ou le surréaliste Hans Bellmer qui hantent ses mains fabriquant les poupées. C'est l'œuvre d'Alain Robbe-Grillet. Or c'est bien une œuvre qui s'est construite contre ce que le situationnisme à la même époque a nommé « société du spectacle ». Le Nouveau Roman dénonce la compromission des concepts romanesques. « Vouloir faire durer dans la société actuelle les formes de récit d'il y a cent cinquante ans, c'est vous présenter des lois fossiles comme étant les modèles sur lesquels vous devez vivre », affirmait Alain Robbe-Grillet(1). Pour lui, l'érotisme, le jeu et la logique plastique des surfaces, bien loin d'être méprisables, nous font entrer dans un rapport novateur, créateur, au réel. Toutes choses que Gisèle Vienne reprend à son compte.
La projection de L'Homme qui ment (1968 – et la date n'est pas fortuite), concomitante aux représentations avignonnaises, a même donné le sentiment qu'Une belle enfant blonde transposait les principes de ce film, de déconstruction de la fiction, comme son univers : on retrouve le verre brisé, le magnétophone, les filles aux yeux bandés, le personnage-acteur entre improvisation et jeu, racontant plusieurs versions possibles d'une même histoire. Il y a d'ailleurs dans Une belle enfant blonde un côté désuet – et en ce sens, il y a la présence de Catherine Robbe-Grillet comme interprète, portant un tailleur années 50 qu'elle porte habituellement, et, surtout, affectée d'un timbre guindé et digne, typique de cette même époque. Mais comme le double jeu permanent qui anime le diptyque, cette influence robbe-grilletienne en masque une seconde, celle de la rencontre, décisive, avec l'auteur américain Dennis Cooper. Dans ses récits, les personnages sont des adolescents à la dérive. Marginalisés parce que, hors du temps, à force de tarabuster les frontières des genres sexuels ou de l'autonomie individuelle à travers la dépendance amoureuse ou les drogues. Ils sont porteurs d'un autre réel, non conventionnel. Ils offrent à Gisèle Vienne des figures ancrées dans le contemporain. Dennis Cooper, lorsqu'il travaille sur les rapports entre le fantasme violent, le réel comme impossible à atteindre et l'écriture comme restitution paradoxale, rend compte, plus lisiblement que chez Robbe-Grillet du tragique grotesque sous-jacent à notre temps. Il reste qu'Une belle enfant blonde, bien que plus dédiée à Robbe-Grillet, est peut-être plus acide.
L'intervention faussement improvisée de Catherine Robbe-Grillet, de près de trente minutes, brise un continuum spectaculaire, déstabilise le rapport familier qui peut s'instaurer à la scène après le solo érotique d'Anja Röttgerkamp. Une belle enfant Blonde prend son sens, dès qu'on réalise que la dramaturgie fait se succéder différentes qualités de rapports spectateurs, selon que les scènes soient érotiques, réalistes, ou ludiques (Jonathan Capdevielle par exemple, la gorge maquillée d'une plaie horrifique, travesti ou en inspecteur de séries télévisées). Que le solo d'Anja Rötterkamp ait été chorégraphié pour donner l'impression d'une danse au ralenti, d'un séquençage de pauses comme autant de photogrammes, vient représenter comment l'érotisme nous donne la sensation d'un tremblement du sens, nous inclinant à synthétiser nos perceptions pour nous défendre contre le sentiment d'absurde. A l'inverse, le monologue de Catherine Robbe-Grillet qui nous remet dans l'ordre d'un naturalisme trompeur – puisque, fondé sur une chronologie respectable, il fusionne les biographies de Dennis Cooper, d'Alain et Catherine Robbe-Grillet sous la houlette du sujet-comédien de l'épouse et muse de ce dernier – nous place devant un objet théâtral non identifié, comme une interruption qui révèle les collures entre les scènes, la disjonction entre les actions jouées, le pastiche. Le scandale d'un réel qui se morcelle. En miroir de l'assistance, les poupées d'écolières grandeur nature qui sont autant d'observatrices attentives à leur maîtresse d'école sulfureuse, indiquent une analogie ; critiquer le statut du réel à travers ses représentations choque autant que de se rappeler que les enfants sont doués d'un imaginaire érotique et amoureux. Les biographies fusionnent bien à partir d'un signe, celui d'une belle enfant blonde, qui fut pour Dennis Cooper enfant, une petite fille en robe blanche s'enflammant comme une torche sous ses yeux(2), et pour Robbe-Grillet, une adolescente retrouvée au bas d'une falaise et dont il fit une héroïne(3). « C'était mon Angélique », dit Catherine Robbe-Grillet, alias Dennis Cooper, dans un clin d'œil.
Comme dans l'existence, la non compréhension domine. On vit à tâtons, avec l'intuition d'être entouré de signes, de ces événements troublants qui se répètent ou qui confondent des lignes de fuite divergentes, des causalités en principe séparées ; ils nous font signe d'une manière inracontable et peut-être révélatrice d'une folie, celle d'un fantasme de cohérence du réel. Ces signes peuvent n'être que des farces du réel... Ironie vertigineuse qui donne sa dynamique aux jeux sur les frontières entre les genres sexuels, l'animé et l'inanimé, la fiction et l'autofiction, propres aux pièces de Gisèle Vienne. Une belle enfant blonde a cependant comme signe particulier, de rendre sensible la pluralité de qualité des perceptions du réel, selon que l'événement est plutôt du côté d'éros ou de thanatos, et de nous incliner à plus d'innocence, d'enfance, à un rapport poétique et détaché.
Mari-Mai Corbel



Source Externe : Mouvement Cahier Spécial Janv Mars 2006.


Inséré le : 23/01/2006 00:00