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Théâtre de la Bastille

timetchells1spec2©Hugo Glenndinning

Sight is the Sense that Dying People Tend to Lose First


20 > 24 OCT
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Une exploration de l'absurdité et de l'horreur de la conscience humaine, qui aspire à tout comprendre.

Essayez un peu de décrire le monde. Là, comme ça, avec les mots qui viennent en énumérant une série de définitions. Pas facile ? C’est justement ce qu’entreprend le personnage interprété par Jim Fletcher, dans ce solo dirigé par Tim Etchells. Patiemment, il s’efforce de traduire en mots pas moins que l’univers. Une entreprise un peu folle qui tend à l’infini et qui, pour ce qui est de la méthode, tient à la fois de l’encyclopédie et du chaos. Tim Etchells, que l’on connaît surtout pour son travail au sein du collectif Forced Entertainment, a écrit cet inventaire désopilant pour Jim Fletcher dont il avait apprécié la présence flegmatique dans les spectacles du new-yorkais Richard Maxwell. H.L.T.

Spectacle accueilli avec le Festival d'Automne à Paris

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Sight is the Sense that Dying People Tend to Lose First [intégral]

Tim Etchell / Jim Fletcher Sight is the Sense that Dying People Tend to Loose First
Tim Etchell / Fumiyo Ikeda In Pieces


Vous présentez deux spectacles qui ont en commun d’être à chaque fois des solos. L’un avec la danseuse Fumiyo Ikeda, l’autre avec l’acteur Jim Fletcher. Existe-t-il une relation entre ces deux spectacles, en-dehors du fait qu’il s’agit de solos ?
Tim Etchell :
D’une certaine manière, oui, il existe bien une relation entre les deux, c’est qu’à chaque fois il s’agit du portrait intérieur d’un individu. Avec Jim Fletcher, c’est quelque chose qui est très organisé et en même temps très singulier. Il y a un texte dans lequel il tente d’expliquer tout ce qui se trouve dans le monde sans ordre particulier. Donc c’est un peu comme une tentative de décrire avec des mots du style : une chaise est un truc qui a quatre pieds ; l’histoire est tout ce qui est arrivé dans le passé ; un baiser c’est quand vous mettez votre langue dans la bouche d’une autre personne ; une étoile est quelque chose qui brille très fort ; une fenêtre est une chose par laquelle vous pouvez regarder… Donc c’est ce genre d’associations un peu folles qui passent du coq à l’âne, comme s’il essayait de s’expliquer à lui-même de quoi le monde est fait ou, peut-être, comme s’il essayait de l’expliquer à quelqu’un d’autre qui n’en connaîtrait rien. À un enfant, par exemple. Donc ce texte est, en quelque sorte, comme une tentative d’appréhender le monde dans sa totalité.
Avec Fumiyo Ikeda, nous essayons aussi d’appréhender quelque chose, mais cela se fait tantôt par le langage, avec des mots, tantôt par le mouvement. Ce qui, d’une certaine manière, nous oblige à accorder une très grande attention à des détails minuscules qui peut nous conduire très loin. Avec Jim, au fond, c’est un peu comme s’il essayait de scanner le monde. Avec Fumiyo, je pense que ce cela relève plus de sentiments privés ; on est plus proche de l’intime.

Avez-vous écrit un texte pour chacun de ces spectacles ?
T. E. :
Pour Jim, oui, j’ai vraiment écrit un texte. J’en ai écrit peut-être la moitié avant que nous commencions à travailler ensemble. Je lui ai demandé de le lire à haute voix plusieurs fois de suite et à partir de là j’ai introduit quelques modifications puis j’ai écrit la deuxième partie. Je l’ai donc écrit en quelque sorte avec sa voix à l’esprit. Mais Jim a aussi une présence très particulière. Toujours très calme, il bouge très lentement. C’est fascinant. Ce qui fait que je pouvais l’imaginer en train d’interpréter ce texte. Imaginer cette façon qu’il a de prendre son temps pour dire les choses. Sur scène Jim ne se comporte pas véritablement comme un acteur, mais tout ce qu’il fait, le moindre de ses gestes est important.
Avec Fumiyo, en revanche, au départ je n’avais rien écrit du tout. Nous avons simplement commencé à parler tandis qu’elle improvisait. C’est comme ça qu’elle a apporté un matériau très important pour ce solo. Donc on n’est pas parti de quelque chose que j’aurais écrit. En fait cette façon de travailler correspond à ce que je pratique d’habitude avec Forced Entertainment et dans l’ensemble pour mes précédentes créations. Les choses naissent vraiment dans le studio au moment des répétitions. J’arrive parfois avec quelques notes, mais je m’efforce autant que possible de ne rien écrire à l’avance.

Qu’est-ce qui vous amène à travailler avec d’autres artistes en-dehors du collectif Forced Entertainment ?
T. E. :
Ce que nous avons mis au point avec Forced Entertainment est extraordinaire. Nous travaillons ensemble depuis 25 ans et nous trouvons encore les moyens de nous surprendre et de nous poser de nouveaux défis. Mais je trouve aussi très stimulant de se confronter à d’autres artistes, ce qui implique d’autres énergies, d’autre pratiques. Donc à l’occasion, il m’est aussi nécessaire de travailler avec d’autres types de présences ou avec des artistes issus d’horizons différents avec des qualités différentes, comme Jim ou Fumiyo. Dans le cas de Fumiyo, par exemple, elle a un savoir-faire, une expérience, un potentiel en tant que performer qui pour moi est un véritable défi. Cela correspond de ma part à un besoin d’affronter des situations auxquelles je n’avais encore jamais été confronté. Une façon d’habiter l’espace, une autre façon de penser, qui peut éventuellement me déconcerter, mais qui est aussi très stimulante.
C’est pareil avec Jim. Il a une façon d’aborder le plateau, d’être dans l’espace et d’appréhender ce qui peut se produire sur une scène qui ne m’est pas habituelle. C’est un autre pays. Tous deux ont ce savoir-faire, cette manière d’envisager le jeu qui sont nouveaux pour moi. Et le fait de ne pas savoir, d’être confronté à de l’inconnu et de devoir trouver d’autres chemins pour communiquer, cela me passionne. Je suis confronté à des problèmes auxquels je ne suis pas habitués ; ce qui m’oblige à trouver de nouvelles solutions.

Avec Fumiyo Ikeda, vous êtes notamment parti de cette citation tirée d’une lettre de Kafka à son ami Oskar Pollak, « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous » ?
T. E. :
Oui, même s’il y a un côté mélodramatique dans cette phrase qui me fait un peu peur. Mais cela a bien à voir avec ce que nous faisons dans ce spectacle. Je crois que cela parle beaucoup de la mémoire et de ce qui se trouve à l’intérieur de chacun de nous et comment on a accès à cela qui est enfoui en nous. Se souvenir, oublier, ce genre de processus… Ce qui est intéressant dans notre démarche, c’est qu’elle est très délicate. Ce que j’aime dans ce que nous faisons, c’est la façon dont Fumiyo réussit toujours à m’émouvoir. C’est très surprenant parce que cela se produit sans qu’on s’y attende ; comme si cela s’accumulait lentement ou comme si cela empruntait des chemins incertains. Mais à l’arrivée, cela vous émeut toujours. Cela n’est jamais direct, frontal, cela agit par glissements, détours… Mais le résultat est, qu’à la fin, quelque chose se crée qui existe, qui a lieu là, dans l’espace.

Étant donné que vous n’êtes pas vous-même chorégraphe, quelle est la part de chacun de vous dans le solo avec Fumiyo Ikeda ?
T. E. :
Très souvent nous sommes partis de mes propositions. Au début, c’était un mot que je lui soumettais. Fumiyo le ruminait dans son esprit et en tirait des mouvements. Après quoi nous en parlions. Cela avait ainsi une forme d’aller et retour entre nous. Elle a aussi beaucoup improvisé à partir de morceaux de musique. À la suite de quoi nous parlions de la texture et du sentiment que cela produisait. Donc c’est vraiment Fumiyo qui générait le matériau. Mais ensuite, celui-ci était précisé, affiné à partir de nos conversations et aussi en relation avec la structure plus générale de ce que nous étions en train de mettre en place.

Réalisation +
Texte et mise en scène Tim Etchells
Avec Jim Fletcher
Assistanat à la mise en scène Pascale Petralia
Lumière Nigel Edwards

Production Forced Entertainment
Coréalisation Théâtre de la Bastille et Festival d’Automne à Paris
Avec le soutien du Tanzquartier – Vienne