théâtre

de la bastille

Théâtre de la Bastille

cauch1

Le Cauchemar


17 SEPT > 17 OCT
Réserver en ligne
théâtre

La fille tue la mère en naissant. Les ombres des mères reviennent tuer les enfants. C'est ça la vie.

« La fille tue la mère en naissant. Les ombres des mères reviennent tuer les enfants. C’est ça la vie. » Avec une rage sourde qui excède les normes auxquelles la société assujettit ceux qui la composent, une femme envoie promener les tabous. Elle survit sur le trottoir et répond comme dans un procès à un interrogatoire. Son doux nom d’Eglantine contraste avec la violence de ses propos. Elle n’est que révolte et affirmation de sa liberté face à sa condition d’être humain vivant, fille d’un père et d’une mère. Elle-même est mère d’une fille. C’est une reine de tragédie – c’est une intouchable du monde moderne. L’amour est une passion dont elle connaît tout, comme Phèdre. Dans ce texte intense et dérangeant, Jean-Michel Rabeux interroge avec une rare puissance poétique le mystère de nos vies et de nos passions.
H.L.T.

fermer Le Cauchemar
Article

Le Cauchemar [intégral]

Un cauchemar : Jean-Michel Rabeux

Le théâtre serait sans intérêt s’il ne nous confrontait pas à ce qui échappe, à ce qui ne laisse pas aisément cerner. C’est en quoi sans doute, il s’apparente au rêve dans sa capacité à nous remuer en profondeur. Nous sommes touchés, mais nous ne savons pas exactement de quoi il retourne. Comme si tout ce qui est en train de dérouler sous nos yeux avait trait à la part la plus obscure de la vie humaine. Ainsi quand Eglantine, héroïne de la pièce Un cauchemar de Jean-Michel Rabeux, annonce avec des mots brûlants, « La fille tue la mère en naissant. Les ombres des mères reviennent tuer les enfants. C’est ça la vie », on a déjà basculé dans un ordre où nos raisonnements quotidiens n’ont plus cours. Ce qu’exprime Eglantine dont le nom si doux tranche brutalement avec la violence de son propos, c’est l’affirmation souveraine d’une vie refusant de se soumettre. Eglantine fait éclater tous les tabous. Elle se situe ailleurs, dans l’intolérable qui est à la fois douleur et triomphe, cruauté inacceptable du naître et du mourir. Puissance de vie autant que proie de la mort, elle est La Mère, comme la nomme aussi Jean-Michel Rabeux. Mère engendrée et s’engendrant elle-même en tant que mère à travers l’acte incestueux. Elle a pulvérisé l’interdit, soulevé le voile d’un mystère ; ce qui lui vaut son rejet à la marge. Eglantine, dérisoire et cabossée, dégueule ses mots à la face du monde accroupie sur le trottoir entre deux gorgées de vinasse. Elle parle vrai. Ses mots sont durs, graveleux, outrageux, car ils débordent du trop-plein de sa révolte. Le monde est sourd ou choqué par ce que dit Eglantine. Le monde s’appelle La Question. Mais au fond ce n’est pas tant La Question qui interroge Eglantine d’un ton autoritaire dans une parodie onirique de procès, que celle-ci qui bouscule ses certitudes, et du coup les nôtres. « Vos crimes ont fait de vous un déchet sur un trottoir », assène ainsi La Question. À quoi Eglantine répond, narquoise et peut-être rayonnante : « Riez, riez aux éclats de moi ».

C’est dans les marges que l’on comprend la nature profonde de ce qui constitue notre condition humaine. Aussi n’est-ce pas si étonnant qu’en fin de compte ce soit Eglantine qui pose les vraies questions. La Question n’est presque qu’un auxiliaire. Elle représente notre questionnement, nos angoisses, notre trouble face à l’affirmation souveraine, parfois paroxystique, d’Eglantine, qui ne craint pas de dire d’elle-même : « Eglantine est plus que ses crimes, plus que son sang. Elle commande à toute chose. Eglantine est la déesse de tous les humains ». À quoi pour se défendre La Question ne sait qu’ordonner « Déshabillez-vous ». Rappelant le « et ils virent qu’ils étaient nus » biblique, quand Adam et Eve s’apprêtent à être chassés du Paradis. Car La Question, c’est aussi l’autorité, l’ordre, la morale, la loi, la société ou encore ce qu’un penseur du siècle passé désignait sous le nom étrange, à la définition un peu floue, de « surmoi ».

Parlant du texte de cette pièce, Jean-Michel Rabeux s’excuserait presque. « Je ne sais pas ce que j’ai écrit. J’avoue que ce texte me reste assez opaque », explique-t-il comme si d’emblée l’½uvre lui échappait. Sans doute parce qu’elle renvoie à des préoccupations qui le taraudent depuis longtemps. « Je ne pardonne pas à la vie d’avoir tué ma mère quand j’avais cinq ans dans un accident. Je ne pardonne pas à la vie de m’avoir produit. Il y a un désespoir réel chez moi que la vie vienne du néant et retourne au néant. La mort des êtres aimés est quelque chose d’insupportable. » Se révolter contre la vie est chose d’autant plus douloureuse qu’il n’y a pas d’issue, seulement des arrangements. Vivre c’est s’arranger. Sauf que la réalité nous rappelle régulièrement à l’ordre. Et puis il suffit de regarder un peu autour de soi pour voir ce qui se passe. Nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles. Tout nous le rappelle. Aussi Jean-Michel Rabeux s’interroge. Il se pose des questions « idiotes », naïves. « Quelle est cette nécessité où est l’humanité d’aller toujours à sa perte ? J’aime à la folie chaque être humain et je hais que l’humanité aille à sa perte. En même temps, c’est une naïveté de croire que l’homme est propre. Une naïveté dangereuse. On l’a vu avec l’affaire d’Outreau quand on disait qu’un enfant ne pouvait pas mentir. Alors parfois je me dis que si l’être humain acceptait sa cruauté, peut-être qu’il deviendrait moins cruel. Il faut interroger les prétextes par lesquels l’homme justifie sa cruauté. L’idéal de pureté est une idée dangereuse. On le voit avec les intégristes, par exemple, qui prétendent agir au nom de Dieu, mais qui pour cette raison exercent la cruauté.

Toutes les lois qui prétendent domestiquer nos sauvageries érotiques, secrètes, je les déteste. Ce que j’exècre dans la loi, c’est qu’elle existe. Mais pour autant je n’aime pas les cinglés, les violeurs, les pervers. J’ai du mal, un mal physique vis-à-vis de ces gens-là. Le théâtre ne se préoccupe pas des réponses, mais de poser les questions que la douleur provoque. Quand je vais fouiller dans mes secrets, comme c’est le cas avec ce spectacle, cela veut dire aussi que je vais fouiller dans les secrets du spectateur. Il s’agit d’ouvrir une parole à l’inquiétude tant vis-à-vis de soi-même que vis-à-vis des autres. Introduire un trouble, un doute. Rien ne m’inquiète tant que l’absence de doute. C’est en ce sens que ce texte m’est opaque. Cela manipule un chaos. Mais au fond, c’est assez proche du Corps furieux, mon spectacle précédent. Dans ce dernier, j’étais parti d’un langage de plateau. Tandis que cette fois cela part d’une langue écrite. Mais dans les deux cas, les personnages sont des métaphores de quelque chose qui est en chacun de nous. J’ai aussi pensé au procès inique d’Oreste et de Clytemnestre dans Les Choéphores. Là aussi on a un procès inique. Même s’il est plus délirant, affolé, cela reste un procès inique. »

Hugues Le Tanneur

A écouter +
Réalisation +
Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux
Avec Claude Degliame, Eugène Durif et Vimala Pons
Assistanat à la mise en scène Sophie Lagier
Lumière Jean-Claude Fonkenel
Vidéo Julien Boizard
Costumes Sophie Hampe
Régie générale Denis Arlot
Régie vidéo Nicolas Doremus
Remerciements chaleureux à Pierre-André Weitz.

Production déléguée La Compagnie
Coproduction Théâtre de la Bastille, La rose des vents-Scène Nationale Lille Métropole/Villeneuve d'Ascq
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Cette oeuvre a bénéficié de l'aide à la production et à la diffusion du fonds SACD
La Compagnie est subventionnée par le Ministère de la Culture et de la Communication - DRAC Ile-de-France et soutenue par la Région Ile-de-France au titre de la permanence artistique et culturelle
Codirection de La Compagnie Jean-Michel Rabeux et Clara Rousseau
Administration Anne-Gaëlle Adreit assistée de Elise Glück
Relations avec les publics Margot Quénéhervé relationspubliques@rabeux.fr

REVUE DE PRESSE

      • 28 sept. 2009

        La Cauchemar /

      • 28 sept. 2009

        Entre rêve et réalité /